Société

Chronique du lundi – Abidjan : débaptiser des axes routiers aux noms français pour affirmer une identite nationale

Par Christian Gambotti5 mai 2025

Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire, a lancé, en mars 2025, une vaste opération destinée à renommer ses rues et ses boulevards. L’intention est double : il s’agit bien sûr, dans le cadre de l’aménagement urbain, d’une démarche pratique : « Sur les quelque 15.000 voies recensées à Abidjan, seules 600 portaient un nom avant cette réforme, ce qui posait problème pour la localisation, la livraison de services (…). L’État a donc lancé un plan d’identification massive. » (1) Cette démarche pratique s’accompagne d’une démarche plus politique qui s’exprime dans l’affirmation d’une identité pleinement ivoirienne « avec de nouvelles plaques vertes et oranges – les couleurs nationales – et une révision des noms existants. » (2) S’il fallait sortir du désordre urbain aggravé par l’absence de dénomination des rues dans les villes africaines, les noms existants, en particulier ceux des grands axes routiers, ont toujours été à l’épreuve de l’Histoire. Les noms de rue, qui ne sont jamais anodins, sont le révélateur d’une géographie politique de la ville et d’une construction sociale et historique qui, selon les époques, projettent des groupes discriminés dans les oubliettes de l’Histoire pour privilégier des groupes dominants.

Ancienne colonie française, la Côte d’Ivoire avait conservé dans le nom de ses axes routiers importants les noms français, comme pour entretenir dans la mémoire collective la trace de ce lien privilégié qui unit, depuis l’indépendance, la Côte d’Ivoire et la France. Ce lien privilégié a soigneusement été entretenu par le Père de la nation ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny, qui avait pourtant été en première ligne dans la lutte anticoloniale. Mais, Houphouët-Boigny avait dénoncé l’aventurisme politique de l’émancipation marxiste et panafricaniste de l’Afrique, choisissant de construire l’indépendance de son pays avec l’ancienne puissance coloniale.

Rien d’étonnant à ce qu’il existe à Abidjan le boulevard Valéry Giscard d’Estaing, le boulevard de France, le boulevard de Marseille. Ce rien d’étonnant à une époque est devenu aujourd’hui une forme d’effacement de l’identité nationale. La géographie politique, historique et culturelle que dessinent les noms français des grands axes routiers d’Abidjan appartient au vieux monde. Il fallait, pour la Côte d’Ivoire, dans une démarche qui n’est pas politique, contrairement à ce qui se passe au Mali, au Burkina Faso et au Niger, rompre avec ce vieux monde pour se projeter dans une ère nouvelle qui place les États africains dans l’obligation de répondre aux impatiences des nouvelles générations qui attendent que soit écrit un récit national qui leur rende la fierté d’être ivoirien, ce récit que Félix Houphouët-Boigny avait commencé à écrire et qui avait été interrompu par les soubresauts d’une histoire politique récente tragique (1993-2010).

Une évolution importante dans la manière de construire une mémoire collective

Je cite souvent ce proverbe africain attribué au grand auteur nigérian Chinua Achebe : « Tant que les lions n’auront pas leur propre histoire, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur ». Tant que les grands axes routiers des capitales africaines porteront des noms français, le paysage urbain renverra indéfiniment à une période pendant laquelle chaque Etat africain a été dépossédé d’une partie de son identité nationale, de sa culture et de son histoire. En modernisant leur odonymie (3), en la rendant plus en lien avec les attentes des opinions publiques et des jeunes générations, les Etats africains s’engagent dans une démarche qui vise à réhabiliter leur histoire nationale.

Selon le ministère ivoirien de la Construction, un nom « doit retracer notre histoire, notre culture ». La démarche de la Côte d’Ivoire n’est pas politique. Le Sénégal, lorsqu’il débaptise ses axes routiers – Faidherbe, Carnot, Ferry -, entreprend certes un grand ménage décolonial, mais récuse aussi toute démarche politique, contrairement à ce qu’il se passe dans les États de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger), où l’on peut espérer que les noms français ne seront pas remplacés par ceux de Poutine ou Evguéni Prigojine. En Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Gabon, la démarche ne vise pas simplement à moderniser un système. Elle traduit une volonté politique : façonner une mémoire collective à travers l’espace urbain.

Un habitant d’Abidjan, qui fait partie des jeunes générations, déclare : « Je ne connais pas Giscard d’Estaing. Je ne sais pas qui il était ! » il est donc pleinement satisfait que la capitale économique ivoirienne débaptise le boulevard du nom de l’ancien président français, Valéry Giscard d’Estaing, au profit de celui de Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire, qui, lui, appartient à la mémoire collective ivoirienne. De la même manière, il apprécie que le boulevard de France porte désormais le nom de la première dame de Côte d’Ivoire, Marie-Thérèse Houphouët-Boigny, et le boulevard de Marseille soit renommé du nom de l’ancien président de l’Assemblée nationale, Philippe Yacé.

Les jeunes générations sont majoritaires dans la population : 75 % ont moins de 35 ans et elles n’ont pas connu la colonisation. L’odonymie leur permet de se réapproprier symboliquement leur histoire nationale. Quel est le seul livre d’histoire constamment ouvert et que chaque ivoirien peut lire chaque jour simplement en marchant dans les rues, en se rendant au travail ou à l’école ? Le livre que représentent les nouvelles plaques vertes et oranges – les couleurs nationales – des noms des rues. « Dans l’avenir, on pourra expliquer à nos enfants qui est qui », expliquent les historiens et les urbanistes.

Les populations pourront s’identifier à la ville et mieux s’y projeter en valorisant l’histoire nationale et/ou locale. La démarche, sans relever d’un activisme idéologique décolonialiste instrumentalisé par les activistes, reste politique, l’objectif pour le gouvernement étant de donner de nouvelles références historiques plus nationales et plus locales à tous les Ivoiriens, notamment les jeunes générations, avides de souveraineté. Le projet de modernisation de son système de dénomination de rues devrait s’étendre au reste du pays d’ici 2030, permettant ainsi à chaque territoire de s’identifier à l’histoire nationale.

Pour que l’Afrique soit elle-même, il est important que les rues des grands centres urbains portent le nom des grandes figures de son histoire : révolutionnaires africains, femmes et hommes politiques, grands écrivains, etc. La mondialisation a eu pour effet pervers l’effacement des identités nationales et du caractère unique de chaque pays, provoquant une crise d’identité. Les Ivoiriens doivent savoir qui ils sont et d’où ils viennent, simplement en lisant les nouvelles plaques aux couleurs nationales qui portent les noms des rues.

Je note qu’il ne s’agit pas, comme dans les régimes totalitaires, de faire du passé table rase : beaucoup de noms français restent dans la mémoire collective ivoirienne : la commune de Treichville, du nom de l’administrateur colonial et explorateur Marcel Treich-Laplène, et celle de Bingerville, nommée d’après le gouverneur colonial Louis Gustave Binger, en banlieue d’Abidjan, n’ont pas été l’objet de changement. Treichville et Bingerville ne sont pas des noms qui créent un ressentiment anticolonial. Le deuxième pont d’Abidjan inauguré le 1er juillet 1967, sera baptisé du nom de Charles de Gaulle en 1971. Il porte toujours ce nom.


(1) Article du Figaro avec l’AFP, «“Je ne connais pas Giscard d’Estaing”: la ville d’Abidjan en Côte d’Ivoire débaptise des axes routiers aux noms français »,

(2) Idem.

(3) L’odonymie est la branche de la toponymie qui s’intéresse aux noms de voies, notamment rues, avenues, boulevards, impasses, etc., et plus généralement aux noms d’espaces publics ouverts (places, esplanades, squares, etc.)

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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