Une révolution dans les transports en commun
Dans les grandes métropoles africaines, dont la croissance et l’expansion sont exponentielles, les embouteillages sont devenus un problème majeur dont les causes et les conséquences sont largement documentées. Des infrastructures routières inadaptées, rendues encore plus obsolètes par une urbanisation incontrôlée et une occupation illicite du domaine public, et une offre insuffisante de moyens de transports, publics ou privés, impactent négativement la vie des habitants et pénalisent l’économie en limitant la mobilité des biens et des personnes.
On mesure aussi les conséquences sanitaires liées à la pollution et l’impact environnemental avec la dégradation de la qualité de vie. En ce qui concerne Abidjan, en tête des priorités de la feuille de route du gouvernement, figure la question de l’aménagement urbain dans trois domaines : la destruction des quartiers insalubres, la lutte contre le désordre urbain et l’offre de transport qui est encore insuffisante. Les déplacements des populations sont particulièrement difficiles, certains quartiers pouvant même être inaccessibles à certains moments.
Le Projet BRT : fluidifier le transport des personnes tout en répondant aux objectifs du développement durable
En 2027, les habitants d’Abidjan devraient bénéficier d’un haut niveau de service dans le domaine des transports en commun avec le Projet BRT (Bus Rapid Transit) en 2027. Selon le Premier ministre ivoirien Robert Beugré Mambé, avec le service BRT, ce sont « entre 300.000 à 500.000 personnes, [qui pourront] se déplacer par jour entre les communes de Bingerville et de Yopougon. »
Le Premier ministre ajoute : « Il s’agit d’un projet ambitieux qui transformera notre paysage urbain et va améliorer considérablement la qualité de vie de nos populations, surtout sur les plans de la réduction des temps de trajet, l’amélioration de la qualité de l’air et la dynamisation de l’économie. »
En choisissant de développer les transports en commun, – métro et bus -, le gouvernement entend réduire la dépendance à la voiture et le recours aux transports privés comme les fameux « gbaka », des minibus qui transportent entre 18 et 32 personnes assises sans véritables conditions de confort et de sécurité, ni respect des usagers. En langue malinké, le terme de « gbaka’ désigne ce qui est en mauvais état.
En livrant l’espace public aux opérateurs privés, le gouvernement et les autorités locales se heurtent à deux obstacles : la désorganisation du transport urbain et la prolifération des transporteurs artisanaux, ce qui engendre des conflits les transporteurs et les collectivités locales et entre transporteurs, Dans la revue « Geocarrefour », Jérôme Lombard décrit, en 2006, dans son article « Enjeux privés dans le transport public d’Abidjan et de Dakar », une situation qui perdure aujourd’hui encore et qui s’est aggravée, ajoutant du désordre au désordre urbain : « objet d’une compétition acharnée entre acteurs pour la mainmise sur les ressources, en particulier dans les gares routières, (…) l’espace urbain est l’objet de compromis qui peuvent satisfaire l’usager ou, au contraire, le desservir (en termes de prix, de desserte, de confort, etc.). Se pose la question de la régulation du système de transport, pris dans la nasse des intérêts contradictoires de l’Etat, des collectivités locales et des professionnels. »
Cette régulation est-elle possible ? Le gouvernement ivoirien souhaite agir dans deux domaines : 1) la remise en ordre d’un secteur privé omniprésent, devenu un secteur ressource qui attire des opérateurs en quête de profit et les populations à la recherche d’un emploi. 2) le développement du secteur des transports publics (bus, métro, BRT). L’Etat veut à la fois lutter contre la ségrégation spatiale par le transport et créer un environnement plus durable.
Incarnant la révolution de la mobilité propre, le Projet BRT d’Abidjan, sur 20 kilomètres (Yopougon-Bingerville), mettra en service 100 bus articulés, 100% électriques, qui desserviront 21 stations modernes. Quels sont les objectifs ? Réduire les embouteillages et la pollution, stimuler le développement économique des quartiers desservis en améliorant l’accessibilité et en attirant de nouveaux investissements. En Afrique, comme partout dans le monde, la révolution de la mobilité propre est en train de transformer la structuration du paysage urbain et d’ouvrir la voie à des métropoles plus saines et plus agréables à vivre.
Le Projet « BRT » s’inscrit dans un projet plus vaste de mobilité qui inclut des systèmes de transport propres, notamment des bus électriques disposant d’un couloir dédié sur l’ensemble de l’itinéraire, des transports en commun fiables et sûrs, des pistes cyclables sécurisées, des rues piétonnes protégées.
La révolution de la mobilité propre vise à améliorer la santé d’Abidjan et de sa population. Il s’agit aussi de renforcer la résilience de la capitale économique de la Côte d’Ivoire qui doit faire face à un besoin croissant de mobilité urbaine. Qui dit « mobilité propre » dit nécessairement « énergie propre ». Le système de transport « BRT » n’a de sens que s’il est alimenté par des énergies renouvelables, ce qui suppose des investissements massifs dans les projets solaires, éoliens et d’hydrogène vert, des alternatives aux énergies fossiles.
Les XIXè « Entretiens Afrique-UE sur l’énergie » (PAEE), qui se sont tenus le 7 mai 2025, ont porté sur la capacité de l’hydrogène vert et de ses dérivés à favoriser l’industrialisation verte et la décarbonation profonde des industries à haute intensité énergétique. La Commission de l’Union africaine a élaboré une stratégie et un plan d’action continentaux sur l’hydrogène vert, qui ont pour but d’accélérer l’adoption et les applications de ce vecteur énergétique en Afrique.
Actuellement, six pays africains (Égypte, Kenya, Mauritanie, Maroc, Namibie et Afrique du Sud) disposent de stratégies nationales et de projets sur le développement de l’hydrogène vert. En Côte d’Ivoire, la dynamique est lancée grâce à des initiatives de formation à l’INPHB et à l’Université FHB. Comme le solaire et l’éolien, l’hydrogène vert est au cœur de la transition énergétique africaine, qui prévoit d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2100.
Le réseau de transports publics à Abidjan est en plein développement, ce qui demande des investissements lourds : 250 millions d’euros pour le Projet « BRT », financés en partie par un prêt de la Banque mondiale, un cofinancement de l’Agence Française de Développement (AFD) et un Partenariat Public Privé. Dans tous les domaines, la puissance publique, les bailleurs de fonds et les opérateurs privés sont appelés à collaborer, afin d’optimiser les investissements, la répartition des risques et des responsabilités.
L’Etat ivoirien, qui a l’expérience des collaborations sur les grands projets, est en capacité de maîtriser l’équilibre financier du Projet « BRT » et sa réalisation technique. Dernier obstacle à surmonter : la gestion du service une fois réalisé. Il n’est pas sûr que l’Etat soit un bon gestionnaire. Le gouvernement, en 2025, a mis fin au monopole de la SOTRA et ouvert le transport public à la concurrence. Ce changement intervient alors que de nouveaux projets de transport structurants sont en cours de réalisation (Ligne 1 du métro d’Abidjan et Projet « BRT).
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org