Afrique

Chronique du lundi – Afrique de l’ouest : de l’unite à la multiplication des fractures

Par Christian Gambotti13 avril 2026

Avant d’arriver à une coopération continentale pleine et entière, telle qu’elle se dessine à travers le projet de la ZLECAf, initié par l’Union Africaine (UA), la coopération intra-africaine existe déjà à travers les Communautés Economiques Régionales (CER). Les 8 CER (1), constituées avant le lancement de l’UA, sont des regroupements régionaux d’États africains. Chacun de ces regroupements trouve sa légitimité dans la cohérence géographique que forment les États membres.

Parmi les 8 CER, on retrouve la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, longtemps présentée comme un modèle d’intégration régionale. Comme toutes les CER, la CEDEAO a pour but de faciliter l’intégration économique régionale entre les membres de chacune des régions. La Communauté Economique Africaine (CEA), ancêtre de l’UA, en créant les CER, nourrit déjà l’ambition de créer un marché commun africain avec les CER comme socle de l’intégration continentale.

Les dirigeants de la CEA, qui comprennent que nous sommes entrés dans l’ère de la mondialisation marchande et des guerres économiques, savent que l’Afrique, pour prendre sa place dans le mécanisme des flux commerciaux mondiaux, doit se construire comme puissance économique. Les CER, première étape d’une Afrique qui se construit comme puissance économique, nourrit l’ambition de faire naître un grand marché continental.

Mais, comme toutes les organisations multilatérales qui placent l’intégration économique aux postes de commandes, il existe un impensé radical : l’obstacle politique. Il ne faut jamais détacher l’économie des réalités politiques. Aujourd’hui, la brusque accélération de l’Histoire se traduit par des changements d’alliances politiques.

Arnaud Lacheret, Professeur de science politique à Skema Business School, dans un article posté sur le site du Point, le 9 avril 2026, voit que, dans l’Afrique l’Ouest, se multiplient les fractures « entre une zone littorale, le Golfe de Guinée, énergique et en développement, à l’image du géant nigérian ou bien du dynamisme béninois [et ivoirien], et des pays sahéliens marqués par les crises endémiques, notamment sécuritaires. » (2)

Ces fractures, provoquées et instrumentalisées par des puissances extérieures qui se livrent sur le continent des guerres d’influence, retardent ou annulent les projets d’intégration régionale.
Arnaud Lacheret parle d’une « fracture silencieuse » entre deux modèles de développement économique : « Depuis dix ans, l’Afrique de l’Ouest assiste à un découplage entre une zone littorale, le Golfe de Guinée, énergique et en développement (…), et des pays sahéliens marqués par les crises endémiques, notamment sécuritaires.

Pour Lacheret, « il existe une Afrique de l’Ouest à deux vitesses, où les choix économiques creusent un écart de plus en plus visible entre pays côtiers et États sahéliens. »

Bénin, Côte d’Ivoire et Nigeria, les raisons d’une dynamique du développement

La dynamique du développement dans ces trois pays est étayée par la réalité des chiffres et des résultats :

● La Côte d’Ivoire – Depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara en 2011, le pays est devenu un modèle de stabilité politique et de croissance économique durable. La reconstruction post-crise de 2011 se fonde sur 3 principes : 1) le rôle accru d’un Etats-stratège qui définit les grandes orientations de politiques publiques et réalise des investissements massifs dans les infrastructures 2) un changement de paradigme avec le choix de réformes néo-libérales qui vont permettre au secteur privé de prendre le relais de la croissance 3) la consolidation de l’ordre constitutionnel qui détermine l’organisation de l’État, reconnaît et garantit les droits et libertés de l’homme et du citoyen.

● Le Nigéria – Le président Bola Tinubu, qui vient d’être réélu, appelle l’opposition à travailler avec lui pour redresser le pays en poursuivant des réformes qui peuvent être impopulaires, comme la fin des subventions et l’unification des taux de change, mais nécessaires.

● Le Bénin – A la différence de la Côte d’Ivoire et du Nigéria, le Bénin ne possède pas de richesses naturelles. La politique économique imposée par le président Patrice Talon a permis au pays de connaître depuis 2016 une des croissances les plus solides d’Afrique de l’Ouest avec un record de 7,5 % en 2024. Cette politique économique se fonde sur 3 principes : 1) une gestion des finances publiques rigoureuse 2) une sortie de l’économie de la rente avec l’industrialisation du pays qui permet une transformation locale (coton, anacarde, soja, textile) 3) des réformes ciblées avec la décentralisation de l’action publique et le développement de pôles économiques régionaux qui ont pour mission d’exploiter les atouts de chaque territoire.

Les orientations néolibérales mises en œuvre en Côte d’Ivoire, au Nigéria et au Bénin contribuent à la très grande attractivité de ces territoires et renforcent la confiance des marchés de capitaux. Mais, respecter une discipline budgétaire, industrialiser, diversifier et moderniser l’économie ne suffit pas. Le dynamisme économique repose aussi, pour une large part, sur des institutions solides et un discours apaisant qui contribuent à la stabilité politique.

Institutions solides et discours apaisant

Les dirigeants au pouvoir à Abidjan, Lagos et Cotonou, – Ouattara et Tinubu, tous les deux réélus, et Patrice Talon qui, dans le respect de la constitution, a fait le choix de ne pas se représenter -, font de la stabilité politique un préalable au développement économique. Cette stabilité politique est le résultat de la solidité des institutions et du discours apaisant que peuvent tenir les partis politiques, ceux du camp présidentiel et ceux de l’opposition.

À l’inverse, les choix politiques que font les Etats sahéliens, enfermés dans l’impasse que constituent la rupture avec la CEDEAO, un souverainisme de façade, le glissement vers une forme dictatoriale du pouvoir et les discours de rupture, contribuent à aggraver le retard économique que prennent les Etats sahéliens. Au Sahel, l’exacerbation d’un souverainisme populiste qui cultive une revanche mémorielle et la présence de groupes terroristes font vaciller l’ordre constitutionnel et menacent les normes démocratiques (3).

Abidjan, Cotonou et Lagos, d’un côté, et, Bamako, Niamey et Ouagadougou, de l’autre, ne font pas le même pari. Or, l’immense défi que doivent relever tous ouest-africains est l’éradication de l’extrême pauvreté. Cet objectif, qui est le même pour toute l’Afrique de l’Ouest, des pays côtiers aux pays sahéliens, suppose quatre choses : une gestion rigoureuse des finances publiques, un projet économique cohérent, des institutions solides et un discours apaisant pour rassurer les populations, premières victimes de l’instabilité politique, et attirer les investisseurs.

(1) Les 8 CER : UMA (Union du Maghreb arabe (UMA), COMESA (Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), CEN-SAD (Communauté des États Sahélo-Sahariens, CAE (Communauté d’Afrique de l’Est), CEEAC (Communauté économique des États de l’Afrique centrale, CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, IGAD (Autorité Intergouvernementale sur le Développement, SADC (Communauté de développement de l’Afrique australe.
(2) Article du Point, par Arnaud Lacheret, Professeur de science politique à Skema Business School, publié le 9 avril 2026 : « La fracture silencieuse ».
(3) Au Burkina Faso, à l’occasion de l’an 1 de la proclamation de la « Révolution progressiste populaire », le chef du pouvoir militaire, le capitaine Ibrahim Traoré, a déclaré que les Burkinabè doivent « oublier » la démocratie, ajoutant « la démocratie ce n’est pas pour nous ».

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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