Dans toutes mes chroniques, j’ai, ces dernières semaines, présenté la Côte d’Ivoire comme un modèle de développement depuis l’élection d’Alassane Ouattara en 2011. Cette réussite de la Côte d’Ivoire, dans une mondialisation qui est loin d’être heureuse et une Afrique politiquement instable, permet de parler d’un second « miracle ivoirien » (1).
Au milieu de la brusque accélération de l’Histoire, du désordre qui caractérise le nouvel ordre mondial et des guerres d’influence que se livrent des puissances extérieures qui veulent s’emparer de l’Afrique, c’est en Côte d’Ivoire que se dessinent les contours d’une Afrique nouvelle. Des signes indiscutables montrent que la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara peut servir de modèle : la stabilité politique, préalable indispensable au développement ; des investissements massifs réalisés par l’Etat dans les infrastructures économiques ; une gestion rigoureuse des finances publiques, ce qui a permis une croissance économique soutenue et des marges financières consolidées, malgré les chocs extérieurs qui ont impacté négativement l’économie ivoirienne et les importants déficits de financement auxquels les économies africaines sont confrontées ; la place accordée au secteur privé, fer de lance de l’industrialisation du pays et de la transformation locale des matières premières brutes dans le PND 2026-2030. Avec la création de son fonds souverain, la Côte d’Ivoire franchit une étape nouvelle, celle qui va permettre au pays de participer, de façon souveraine, au financement de son propre développement.
Fonds souverains : définition et rôle
Créé pour gérer les excédents de l’activité économique d’un pays, un fonds souverain est un fonds d’investissement ou de placement détenu par un État. Quel est le rôle d’un fonds souverain dans l’économie globale d’un pays ? Partons d’un constat pour arriver aux fonctions principales des fonds souverains.
● Le constat : alors qu’ils ont été longtemps réservés aux pays riches, l’Afrique compte désormais une vingtaine de fonds souverains, ce qui traduit un changement de paradigme dans le financement des économies africaines. En se dotant de ces portefeuilles financiers abondés par les excédents de l’activité économique du pays, les Etats africains montrent leur volonté d’exercer un contrôle sur les décisions qui seront prises en matière d’investissements dans une logique de plus ou moins long terme.
● Les fonctions : les fonds souverains ont trois fonctions principales, deux fonctions qui relèvent d’une bonne gestion des finances publiques et une fonction politique. Les deux fonctions qui relèvent d’une bonne gestion des finances publiques visent : 1) à stabiliser le budget de l’État au regard de l’ensemble de ses ressources et de ses dépenses 2) diriger les investissements et les placements de l’Etat vers des secteurs stratégiques La fonction politique : le gouvernement entend montrer qu’il constitue une épargne nationale à plus ou moins long terme destinée aux générations futures, en diversifiant ses investissements sur les plans sectoriel et géographique. La taille des fonds souverains africains est encore modeste, mais leur augmentation sur le continent témoigne d’une prise de conscience qui s’exprime à travers une volonté politique claire : faire reposer la souveraineté sur une puissance financière endogène.
Le fonds souverain ivoirien : un enjeu de confiance et de crédibilité
Lors du Conseil des ministres présidé par Alassane Ouattara, à Abidjan, le 15 avril 2026, la création du Fonds Souverain stratégique pour le Développement de la Côte d’Ivoire (FSD-CI) a été actée par le gouvernement. Le président ivoirien a déclaré, sur le réseau social X : « Avec ce fonds, notre pays se dote d’un outil moderne, ambitieux et efficace qui permettra de gérer avec rigueur et transparence nos ressources minières, énergétiques et agricoles ».
Adossé aux recettes extractives, ce nouvel outil financier s’inscrit dans une logique de gestion rigoureuse des finances publiques en conjuguant stabilisation macroéconomique, gestion d’actifs publics et investissement à plus ou moins long terme, sans fragiliser les équilibres budgétaires. Les fonds du FSD-CI, dont le montant initial n’a pas été communiqué proviennent de l’excédent des revenus tirés de l’exploitation des matières premières minières et énergétiques et ils seront complétés par des transferts d’actifs publics, afin de financer les infrastructures, renforcer la résilience macroéconomique face aux chocs conjoncturels, réaliser des placements stratégiques et constituer une épargne publique de long terme.
Le FSD-CI, comme tous les fonds souverains, se projette hors du cadre habituel des structures de financement public pour devenir le bras financier de l’État. Personne morale de type particulier, le FSD-CI est un véritable opérateur économique qui fait le choix de ses investissements en cherchant à conjuguer la valorisation des excédents budgétaires, la gestion d’actifs publics, le financement de projets structurants vitaux et la stabilisation macroéconomique.
Dès l’instant qu’il gère des excédents budgétaires, le FSD-CI, dans sa capacité d’investissement, ne doit ni fragiliser les équilibres budgétaires, ni prendre des risques inconsidéré, ce qui suppose des standards élevés de gouvernance et de gestion des risques, un renforcement des mécanismes de contrôle interne et de transparence, ainsi qu’une exigence de reddition de comptes.
Ce qui joue, c’est évidemment un enjeu de confiance et de crédibilité avec le risque, pour un fonds souverain qui se soumet à un agenda politique trop marqué, de voir diminuer sa rentabilité. Tout en faisant remarquer que les Fonds souverains s’inscrivent dans une dialectique: qui « influence la société », mais que la société, en retour, influence les fonds souverains, « notamment via des ONG ou par le biais de l’opinion publique », Marie-Abélia Dumaine, dans son mémoire de fin d’études, écrit : « Être à la fois outil financier et acteur politique parait inconciliable » pour un fonds souverain. (2)
Architecture du fonds souverain ivoirien et vision à long terme
Le FSD-CI prévoit la création de trois sous-véhicules d’investissement : « un fonds de développement des infrastructures dédié aux projets structurants, prioritaires et jugés rentables ; un fonds de stabilisation économique, conçu pour absorber les chocs exogènes et renforcer la résilience macroéconomique ; un fonds de placements financiers stratégiques, destiné à constituer une épargne publique de long terme. »
Sur la construction d’une croissance durable, qui dépend de la gestion de l’économie, l’Etat échoue, lorsqu’il se borne à agir en administration. Il lui faut compléter l’écosystème d’instruments publics de financement de l’économie qui sont enfermés dans une vision « court-termiste » qui privilégie les intérêts immédiats, notamment électoraux, par un véritable bras financier comme les fonds souverains qui, eux, s’inscrivent dans une vision de long terme de l’économie et de la société.
(1) Sous la gouvernance d’Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire connaît un « premier miracle » économique.
(2) L’architecture financière du PND 2026-2030 se construit sur la distribution suivante ;
(3) Marie-Abélia Dumaine, mémoire de fin d’études « Les fonds souverains : instruments financiers ou acteurs politiques », Master Politiques Publiques – Spécialité Administration publique, Mai 2019. L’exemple du Fonds souverain norvégien, qui est éminemment politique, permet à Marie-Abélia Dumaine de se demander si ces fonds ne se substituent pas « de façon croissante à l’Etat dans certaines des missions traditionnellement dévolues à la puissance étatique. » Une question surgit : qui détiendra le pouvoir dans le fonds souverain ivoirien ?
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org