Économie

Chronique du lundi – croissance durable, stabilité financière et diversification de l’économie : le modèle ivoirien

Par Christian Gambotti20 avril 2026

L’heure n’est plus à débattre sur l’aide qu’il faut apporter à l’Afrique à travers le mécano des aides qui appartiennent au vieux monde et qui ont fait que le continent n’était pas maître de son destin dans la période qui a suivi la décolonisation. Le piège que tendent à l’Afrique ses nouveaux amis est de soumettre le continent à des choix et des valeurs venus de l’extérieur, que le modèle de développement soit occidental, chinois ou russe. L’Afrique doit créer son propre modèle de développement à partir de deux exigences : la stabilité financière et la diversification de son économie. Sur ces deux exigences, la Côte d’Ivoire apparaît comme un modèle à suivre.

Croissance durable et stabilité financière

La liste est longue des défis que l’Afrique doit relever. Parmi ces défis, figurent la réinvention de son système économique, longtemps fondé, dans des secteurs stratégiques, sur une économie de la rente (exportation de matières premières brutes agricoles, minières et combustibles fossiles), et  la recherche de sa stabilité financière. Il est impossible de réinventer un système économique sans la capacité de résister aux chocs  financiers. Il est impossible aussi, pour des économies africaines fragiles, de résister à ces chocs aggravés par une dépendance excessive aux matières premières et la dépréciation chronique des monnaies nationales subsahariennes.

La « zone Franc », grâce à un FCFA arrimé à l’euro, conserve une grande stabilité financière. Pour renforcer sa résilience aux crises mondiales interconnectées, l’Afrique dispose de deux atouts : des richesses naturelles sous-exploitées (les minerais, le pétrole, le gaz) et un changement de paradigme financier avec des Etats, comme la Côte d’Ivoire ou le Bénin, qui misent sur l’investissement privé. Pour consolider ce nouveau paradigme financier, la Banque Africaine de Développement (BAD), sous l’autorité de son président, le Tchadien Sidi Ould Tah, vient de se doter d’un dispositif dédié à la gestion des crises financières.

Concrètement, alors que l’Afrique est aujourd’hui la seule grande région du monde à ne pas posséder un tel dispositif, la BAD vient de signer un accord avec le MES (Mécanisme Européen de Stabilité), « dans un contexte marqué par une multiplication des chocs économiques et financiers, qui ravive les débats sur les mécanismes de gestion de crise, en Europe comme en Afrique » (article de Moutiou Adjibi Nourou, Agence Ecofin, publié le 17 avril 2026 dans « Les Echos »).

C’est au cœur de la crise de la zone euro que le Mécanisme Européen de Stabilité a été créé, afin de soutenir les États membres en difficulté. L’analyse de Moutiou Adjibi Nourou montre qu’il est urgent de soutenir l’économie africaine de la vulnérabilité des économies africaines « exposées à une forte volatilité des conditions financières internationales, notamment dans un contexte de resserrement monétaire global et de hausse du coût de la dette. »

Dans son article, Moutiou Adjibi Nourou nous revoie au rapport publié par ONE Data, la plateforme de données de l’ONG ONE Campaign. Selon ce rapport, « les coûts d’emprunt sur le continent ont bondi de 91% entre 2020 et 2024. Une situation exacerbée par l’effet combiné de la pandémie de Covid-19, des tensions sur les taux d’intérêt mondiaux et des chocs géopolitiques. »

Dans ce contexte de très grande instabilité financière que connaît l’Afrique, la Côte d’Ivoire apparaît comme un modèle de croissance durable pour deux raisons : son économie se développe dans la « Zone franc », dont la stabilité financière est assurée par un Franc CFA arrimé à l’euro ; cette stabilité financière, adossée à une stabilité politique, lui permet de diversifier son économie.

Croissance durable et diversification de l’économie   

Dès son accession au pouvoir, en 2011, en économiste libéral, Alassane Ouattara entreprend de diversifier l’économie de son pays en reformulant les paradigmes de l’écosystème ivoirien entièrement dépendant de l’agriculture et de l’exportation de matières premières brutes. L’agriculture constitue toujours l’un des piliers de l’économie ivoirienne avec 25 % du PIB et plus de 50 % de la population active dans ce secteur.

L’exportation de matières premières brutes a enfermé le pays dans une économie de la rente et un capitalisme d’Etat, caractérisé par l’inefficience d’entreprises publiques monopolistiques, qui, parce qu’elles sont soutenues par le pouvoir central et une bureaucratie tatillonne, font fuir l’investissement privé. Perméable au clientélisme et à la corruption, peu productive, l’économie de la rente a longtemps retardé le développement de l’Afrique.

La Côte d’Ivoire a construit son Plan National de Développement 2026-2030 sur une architecture financière qui prévoit un volume global d’investissement estimé à 175 milliards d’euros (environ 114 000 milliards FCFA) ainsi répartis : 29,8 % apportés par le secteur public et 70,3 % financés par le secteur privé. En s’engageant sur une transformation structurelle d’une telle ampleur, le pays sert de modèle pour la création d’une Nouvelle Architecture Africaine pour le Développement.

Le jeudi 9 avril 2026 à Abidjan, le Ministre du Plan et du Développement et Gouverneur de la BAD pour la Côte d’Ivoire, le Dr. Souleymane DIARRASSOUBA, a proclamé la « Déclaration du Consensus d’Abidjan », qui acte la transformation de la NAFA (Nouvelle Architecture Financière Africaine) en NAFAD (Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement). L’objectif de la NAFAD est de mobiliser les acteurs économiques autour de la construction d’une architecture financière continentale souveraine, socle d’une  croissance durable et d’un développement inclusif.

L’ambition africaine de souveraineté financière et économique est en train de se réaliser en Côte d’Ivoire. Quatre secteurs s’y prêtent : le moteur structurel de la transformation économique, les infrastructures logistiques, et trois écosystèmes stratégiques, les industries manufacturières, minières et agroalimentaires, les mines et les ressources extractives, l’énergie et les hydrocarbures. Les écosystèmes des mines et des énergies fossiles (pétrole, gaz) peuvent-ils se développer dans une parfaite transparence, afin de garantir le respect du contrat de justice sociale et de protection de l’environnement qui doit lier le pouvoir politique aux populations ?

La redistribution de la manne minière et pétrolière, dont le poids financier suscite toutes les convoitises, peut-elle se projeter hors de la culture de l’opacité et du secret, sources d’incompréhension et de conflits entre le pouvoir politique et les populations ? La réhabilitation de l’Etat et du secteur privé dans la gestion de ces secteurs hautement stratégiques passe la disparition des relations symbiotiques qui caractérisaient le vieux monde, relations entre un pouvoir autoritaire (juntes militaires, dictatures civiles) et les multinationales, ce qui a pu réduire certains africains à une simple coquille vide face à la puissance des multinationales.

Aujourd’hui, s’interroger sur la stabilité financière et la diversification de l’économie en Afrique, c’est s’interroger sur la forme du pouvoir. L’éternel débat sur la malédiction des richesses naturelles est un faux débat. L’abondance de ces richesses est une chance pour l’Afrique, si les Etats sont décidés à faire redescendre ces richesses dans l’assiette des populations, non pas par une simple redistribution, mais la création massive d’emplois dans l’économie formelle.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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