Ma Chronique du lundi 3 novembre 2025, parue dans L’Intelligent d’Abidjan, a suscité de nombreuses réactions. Elle était titrée : « La réélection d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat : une bonne nouvelle pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique de l’Ouest. » Certains y ont vu une chronique militante en faveur d’Alassane Ouattara, l’acceptation qu’il existe un RHDP archi-dominant et une condamnation de l’opposition. Mon analyse tient compte d’une réalité que personne ne conteste : dans une Côte d‘Ivoire qui a connu, entre 1999 et 2011, les soubresauts d’une histoire tragique, les années Ouattara se caractérisent, depuis 2011, par une sortie de l’instabilité politique adossée, à travers le RHDP, à une sortie de l’ethnicité et une action en faveur de la paix civile et de la sécurité.
La sortie d’une instabilité chronique
En Afrique, des dynamiques anciennes et nouvelles fournissent un terreau particulièrement fertile au développement de plusieurs types de conflictualités. Les dynamiques anciennes sont héritées de la période postcoloniale : la « Guerre froide » transforme l’Afrique en terrain de guerre entre le monde libre et le monde communiste. Le monde multipolaire d’aujourd’hui génère des conflictualités nouvelles. Des puissances étrangères se concurrencent en Afrique : guerres d’influence, guerres informationnelles, guerres économiques, idéologiques et civilisationnelles d’une violence inouïe Les causes profondes de cette instabilité chronique demeurent : faiblesse de l’État, fragilité économique, instrumentalisation de l’ethnicité, pression démographique, débordements régionaux des conflits provoqués par la menace terroriste, prolifération des groupes armés engagés dans des guerres de prédation, crises climatiques.
La territorialité étatique est subvertie par des logiques ethniques de type communautaire.
Depuis l’entrée de l’Afrique dans le XXIè siècle, non seulement rien ne semble avoir changé, mais l’instabilité s’aggrave. Aux frontières, il n’existe aucun garant d’une paix durable, même Trump en RDC. En interne, l’instrumentalisation de l’ethnicité continue de nourrir des discours de haine. Dans un livre paru en 2002, « Sociologie des relations internationales africaines » (Ed. Karthala), Luc Sindjoun écrit : « la territorialité étatique est subvertie par des logiques ethniques de type communautaire […], l’allégeance personnelle ou communautaire vide de sens l’allégeance citoyenne à l’État ». Depuis 2011, sous la gouvernance Ouattara, les soutiens du président de la République s’attachent à bâtir le chemin d’une sortie de l’ethnicité.
La sortie de l’ethnicité à travers le RHDP
Pour sortir de l’ethnicité et des logiques de soumission de type communautaire, Alassane Ouattara s’est employé à construire un parti présidentiel multiethnique. La généalogie du fait majoritaire en Côte d’Ivoire montre que, sous Houphouët-Boigny, le régime du parti unique, entre 1960 et 1990, permet au PDCI-RDA de bénéficier, de façon artificielle, d’un fait majoritaire rigide et permanent. A partir de 1990, le multipartisme instaure une concurrence entre les partis politiques. La Côte d’Ivoire ira jusqu’à compter 130 partis politiques.
A partir de 2020, le parti présidentiel, qui détient le plus grand nombre de siège au parlement, peut gouverner et appliquer son programme électoral.
Avec la création du RHDP comme parti politique et parti présidentiel, en juillet 2018, la Côte d’Ivoire renoue avec le fait majoritaire, solide et permanent, alors qu’il n’existait, entre 2000 et 2010, que des majorités de coalition qui n’ont jamais été solides et toujours fluctuantes au gré des alliances. A partir de 2020, le parti présidentiel, qui détient le plus grand nombre de siège au parlement, peut gouverner et appliquer son programme électoral, alors que les gouvernements de coalition, entre 2000 et 2008 ont toujours dû composer avec le comportement fluctuant et erratique des acteurs politiques et de certains « va-t-en-guerre ».
Les élections législatives de mars 2021, dans la foulée de l’élection présidentielle de 2020, instaurent un fait majoritaire solide et permanent. Pour la première fois depuis les élections municipales de 2001, ces législatives ont été inclusives, toutes les formations politiques ayant présenté des candidats. La réélection d’Alassane Ouattara en octobre 2025 laisse présager, lors des législatives de décembre 2025, la reconduite du fait majoritaire au profit du RHDP.
Le principal parti d’opposition, le PDCI-RDA, renonçant aux incohérences de la surenchère politicienne, a annoncé sa participation aux législatives de 2025. C’est une excellente nouvelle pour la stabilité politique. Le bon fonctionnement d’un régime démocratique suppose la présence et la reconnaissance de l’opposition au sein des institutions, avec des prérogatives élargies. L’opposition représente une partie du corps électoral qui n’est pas en accord avec la majorité au pouvoir et elle a pour fonction de maintenir un contre-pouvoir et proposer une alternative politique. Même archi-dominant, le RHDP, sur de nombreux sujets, ne peut pas prétendre décider seul de la loi.
L’obsession de la paix civile et de la sécurité
Contrairement à ce que peuvent écrire certains médias, qui portent sur les élections en Afrique un regard faussé par le prisme des démocraties occidentales et l’âge des candidats, Alassane Ouattara ne s’accroche pas au pouvoir. La journaliste Claire Rouaud titre ainsi l’article qu’elle publie le 1er août 2025 dans le quotidien « Les Echos » : « Le Président de la Côte d’Ivoire s’accroche au pouvoir ». Un titre occidentalo-centré qui ignore la complexité et l’interaction de l’ensemble des pratiques et des processus électoraux en Afrique, un continent où les logiques ethniques, l’appartenance à une communauté et l’allégeance personnelle l’emportent sur l’adhésion à un programme électoral et le choix objectif d’un candidat.
En 2020, Alassane Ouattara n’avait pas l’intention de se représenter. Confronté à la disparition du candidat naturel de RHDP, Amadou Gon Coulibaly, le 8 juillet 2020, il choisit d’être candidat pour deux raisons : préserver l’unité de sa famille politique et défendre son bilan. Tout a été dit sur le bilan économique plutôt flatteur de la gouvernance Ouattara entre 2011 et 2025. Je préfère m’arrêter sur un point qui n’est pas assez mis en évidence et qui montre le parallèle qui existe, à des époques différentes, entre les philosophies politiques que sont le « ouattarisme » et l’« houphouétisme ».
Ouattara et Houphouët, une vision commune
Il existe, chez Ouattara et Houphouët-Boigny, une même obsession, celle de la paix civile et de la sécurité sans lesquelles il ne peut y avoir ni cohésion sociale, ni unité nationale. Ouattara avait-il l’intention de « s’accrocher » au pouvoir en 2025 ? Je ne le crois pas. Mais, qui pour lui succéder au RHDP ? Les candidats sont nombreux et ce qui est à redouter au RHDP, ce n’est pas le vide politique, c’est plutôt le trop plein et la guerre des égos.
En 2025, Ouattara reste le garant de l’unité de sa famille politique ; il est aussi le garant de la paix civile et de la sécurité de tous les Ivoiriens, alors que, selon Parfait Onanga-Anyanga, l’envoyé de l’ONU auprès de l’Union africaine (UA), l’Afrique fait face à une « vague de menaces sans précédent » et que « des inquiétudes subsistent dans certaines parties du continent quant au nombre et à la complexité des conflits ». Dans la zone sahélienne, les juntes militaires au pouvoir, qui s’abritent derrière un souverainisme de façade et naïf, sont en train d’échouer malgré l’aide de leur allié russe.
Faut-il s’inquiéter de l’élection d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat ou de l’instabilité qui gagne l’Afrique de l’Ouest ?
Nouvel exemple du « Ouattara bashing » que dénonce Hussein Ba, un éditorialiste sénégalais : le 22 octobre 2025, le quotidien « Les Echos » publie un article intitulé « Côte d’Ivoire : une économie qui séduit, une démocratie qui inquiète ». Faut-il s’inquiéter de l’élection d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat ou de l’instabilité qui gagne l’Afrique de l’Ouest ? Hussein Ba a raison de dire que le « Ouattara bashing » est une stratégie pour délégitimer la réussite ivoirienne.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org