Écrivain majeur, Léopold Sédar Senghor considérait que la poésie était « l’art majeur », surtout en Afrique, parce qu’elle exprime, sous sa forme la plus créatrice, l’âme du continent et des Africains. Il disait : « La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde ? » J’ajoute, au moment où nous sommes envahis par les écrans (ordinateurs, smartphones, tablettes tactiles, etc.) et l’Intelligence Artificielle (IA) : « Le livre ne doit pas disparaître. Car alors, où serait l’espoir du Monde ? »
L’importance du livre, qu’il soit éducatif ou fiction romanesque, poésie ou bande dessinée, me conduit à parler de l’importance du SILA (Salon International du Livre d’Abidjan), dont la 14ème édition vient de se tenir, du 14 au 18 mai 2024, dans la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Le SILA permet de dresser un inventaire complet de la situation du livre en Côte d’Ivoire et de la littérature ivoirienne.
Émergence économique et/ou développement humain
Personne ne le conteste : depuis 2011, la Côte d’Ivoire est sur la voie de l’émergence. Je n’aime pas le mot « émergence », car il désigne une réalité purement économique. Un pays est considéré comme émergent, lorsqu’il connaît une croissance forte pendant plusieurs années, ce qui est le cas de la Côte d’Ivoire. L’émergence, qui est plus économique que sociale, ne se traduit pas nécessairement par l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres. Elle peut même entraîner une aggravation des inégalités sociales avec un creusement de l’écart de richesse entre des individus qui tirent profit de l’émergence et des populations qui ne peuvent pas sortir de la pauvreté et de la précarité.
La question qu’il faut alors se poser est la suivante : l’émergence se traduit-elle par un développement global, à la fois économique, social et humain ? Tout le monde comprend ce qu’est le développement économique et social. Le développement humain, s’il comprend l’accès à la santé et un niveau de vie décent, intègre l’accès au savoir, ce qui passe par l’école et le livre. J’insiste sur l’importance du livre. L’école et le livre sont au cœur du développement humain. Concept holistique, le développement humain met l’individu, pris dans sa globalité et non pas uniquement comme un agent économique, au centre de tous les aspects du processus d’émergence.
Pour moi, la date qui marque le passage de la Côte d’Ivoire de l’émergence au développement est le 17 septembre 2015. Ce jour-là, dans son Art. 2-1., la LOI n° 2015-635 modifie la loi n°95-696 du 7 septembre 1995 relative à l’enseignement et elle instaure l’école obligatoire : « Dans le cadre du service public de l’enseignement, la scolarisation est obligatoire pour tous les enfants des deux sexes âgés de six à seize ans. »
Cette loi constitue une véritable rupture épistémologique, au sens où l’entend Gaston Bachelard, car elle introduit un changement radical dans la manière dont se construit et évolue une société. Elle permet de passer d’une société des croyances, des superstitions et des tabous à une société des savoirs. Ce passage radical d’un paradigme, la Côte d’Ivoire d’hier, à un autre, la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui, s’explique par la volonté du gouvernement de développer et protéger l’école, lui fournir les ressources nécessaires pour aider chacun, notamment la jeune fille ivoirienne souvent sacrifiée, à poursuivre ses études.
J’intègre dans les politiques d’éducation l’accès au livre et à la lecture. La bibliothèque et le livre sont les chemins d’accès aux savoirs. Il faut ajouter au plaisir d’apprendre le plaisir de lire, la jubilation que nous procure la littérature dans toute sa diversité et toutes ses formes. En Côte d’Ivoire, comme partout en Afrique, les librairies existent et on trouve des livres dans les rayons des grandes enseignes. Mais, il reste à rendre le livre plus accessible à tous les Ivoiriens et partout sur le territoire.
La multiplication des maisons d’édition en Côte d’Ivoire est le signe que les lecteurs ne veulent plus que leur soit proposée uniquement une littérature importée. Ecrivain et slameur, Placide Konan, directeur général de la Case des Lucioles, précise que l’ambition de sa maison d’édition est de permettre à la littérature ivoirienne de devenir concurrentielle à l’international. Pour cela, Placide Konan mise sur des auteurs d’avant-garde et une « littérature ivoirienne (…) riche de sa culture, de son esthétique. » Il établit un lien entre l’art du slam et la tradition de l’oralité en Afrique : « La poésie africaine est très néo-oraliste. Nous, en tant que slameurs, nous sommes le lien entre la littérature et l’oralité. Pour nous, écrire, c’est parler. »
La directrice éditoriale de la jeune maison d’édition, « NIMBA », Sarah Mody, évoque le cas des « repats », des Ivoiriens revenus au pays : « Les « repats » sont très en demande de littérature jeunesse qui leur permette de faire de la transmission des cultures ouest-africaines. Il y a une vraie attente de livres qui vont partager un peu d’histoire, qui vont partager un peu de culture, qui vont aussi donner envie à leurs enfants de découvrir le pays dans lequel ils vivent à présent et d’aller plus loin aussi dans le plaisir de la lecture. Ils ont l’habitude « d’une certaine offre éditoriale », ils sont consommateurs de livres importés et ils attendent des livres édités sur place qu’ils offrent quelque chose d’équivalent, mais avec ce petit plus de culture locale. » Toutes les maisons d’édition ivoiriennes font une offre éditoriale locale, pertinente et diversifiée, en particulier dans le domaine.des contes africains, un patrimoine à découvrir.
Le rapport au livre : une tradition historique en Côte d’Ivoire portée par l’Etat et les éditeurs
Sur son site, le SILA fait l’analyse suivante : « Le livre vecteur de culture et de savoirs, est au centre de la dynamique créée par l’abondance des écrits disponibles et par la variété des littératures et genres littéraires en Afrique. Les bases d’une industrie dynamique du livre ont été mises en place par l’État de Côte d’Ivoire avec la création des deux premières maisons d’édition pionnières (Centre d’Édition et de Diffusion Africaines, CEDA, en 1961 et des Nouvelles Editions Africaines, NEA, en 1972, devenues Nouvelles Editions Ivoiriennes, NEI, en 1992). Ces deux maisons – qui ont aujourd’hui fusionné – avaient pour objet l’édition de livres scolaires. Conformément aux textes qui les organisaient, elles affectaient une partie des bénéfices engendrés dans ce secteur à la promotion de la littérature générale ivoirienne. Cette approche stratégique, la première du genre en Afrique au sud du Sahara, a permis un important relèvement du taux de scolarisation, la publication de nombreux auteurs ivoiriens et africains et une plus grande présence du livre dans la vie des populations. (…) Depuis quelques années, l’industrie du livre de Côte d’Ivoire est devenue un pilier majeur des industries culturelles avec l’existence d’un environnement institutionnel, juridique et règlementaire (…). En effet, la chaîne du livre s’est enrichie dans bien des domaines grâce à un écosystème opérationnel, actif, bien structuré et regroupé en associations professionnelles ou en faitières (les écrivains, les éditeurs, les imprimeurs, les libraires, les bibliothécaires, les journalistes culturels, etc.). »
Pour les promoteurs du SILA, « il est important de susciter et de partager le goût de la lecture et transmettre la passion de l’écriture à nos populations dès le plus bas âge en faisant du livre, le compagnon au quotidien et en l’inscrivant au cœur des familles. » Mais, le livre est concurrencé par les écrans qui développent une addiction malsaine aux jeux vidéo et aux applications de type Tik Tok ou Snapchat. On ne lit plus, on « snapchate »
Pas d’écran chez les enfants des géants de la Silicon Valley
Chez Bill Gates, il n’y avait pas de smartphones avant 14 ans : « Nous n’avons pas de téléphone à table lorsque nous prenons nos repas, nous n’avons pas donné de portable à nos enfants avant leurs 14 ans. »
Pas d’iPad pour les enfants de Steve Jobs : « nous limitons la technologie que nos enfants ont le droit d’utiliser à la maison. » Steve Jobs avait l’habitude de discuter de livres et d’Histoire avec ses enfants.
Un cadre important de Facebook interdisait à ses enfants d’utiliser le réseau social, ajoutant, avec un sentiment de culpabilité : « Je pense que nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social. »
Au sud de San Francisco, une école délivre un enseignement sans aucun outil technologique. L’enseignement passe les livres, du papier et des crayons. Des études montrent que les enfants ont plus de chance de réussir, s’ils sortent de l’addiction aux écrans pour revenir au livre.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org