L’« Africa Forwards » : l’économie avant la politique ?
Pour la première fois, le Sommet France-Afrique (11-12 mai 2026) s’est tenu dans un pays anglophone, le Kenya. Pour la première fois aussi, lors du premier jour du Sommet consacré à l’économie, le 11 mai, un changement de paradigme a été annoncé avec le choix de l’investissement en Afrique plutôt que l’aide à l’Afrique. La priorité a été donnée à l’économie, aux relations d’affaires et à l’esprit entrepreneurial.
Plus que jamais nécessaire tant les besoins de financements du continent sont énormes, l’aide à l’Afrique n’a pas disparu (1), mais, devant les 7 000 participants de l’« Africa Forwards », le président français Emmanuel Macron a voulu mettre en avant ce changement de paradigme en déclarant : « L’Afrique a plus besoin d’investissements que d’aide pour être plus souveraine ».
Sur les 23 milliards d’euros d’investissements annoncés par Emmanuel Macron, 14 sont français, provenant d’acteurs publics (AFD, Proparco, DG Trésor, Bpifrance) et privés Parmi les 150 entreprises françaises présentes à Nairobi, figuraient les patrons des grandes entreprises (TotalEnergies, Schneider Electric, CMA CGM, Accor, Danone). Les. 9 autres milliards seront apportés par des investisseurs africains.
Ces 23 milliards d’investissements vont permettre de créer, en France et en Afrique, plus de 250 000 emplois directs. Cette nouvelle approche du continent africain par les entreprises françaises est clairement formulée par Olivier Vincent, directeur chargé des activités export chez Bpifrance ! « Le vrai sujet pour les entreprises françaises, ce n’est plus de vendre en Afrique, c’est de produire avec l’Afrique ».
Il faut ajouter que pour les pays africains, le vrai sujet, ce n’est pas d’acheter à des entreprises françaises, ou chinoises, ou américaines ou turques, mais de produire ou coproduire localement en créant un réseau dense de PME-PMI, des champions régionaux et nationaux.
Pour le député ivoirien Justin Koffi, en première ligne pour la transformation locale de l’anacarde, « le développement durable et inclusif des économies africaines passe par la transformation locale des matières premières brutes, agricoles ou extractives, et par l’industrialisation du continent. Dire cela, ce n’est pas simplement parler d’économie, c’est affirmer deux choses éminemment politiques : 1) la transformation locale et l’industrialisation sont devenues, pour l’Afrique, des sujets de souveraineté 2) l’Afrique, pour devenir une Afrique-puissance, doit participer à la recomposition des chaînes de valeur mondiales en s’industrialisant et en produisant localement. »
La politique et la géopolitique n’ont pas disparu à Nairobi
Si les organisateurs de l’ « Africa Forwards », le chef d’Etat kényan, William Ruto, et le président français, Emmanuel Macron, ont fait le choix d’organiser le sommet des chefs d’Etat au deuxième jour de l’événement, ce n’est pas pour se projeter hors du champ de la politique, bien au contraire. William Ruto est le chef d’Etat d’un pays anglophone qui est membre du Commonwealth depuis son indépendance en 1963 ; en accueillant le Sommet France-Afrique, il ne compte pas renoncer à participer activement aux programmes de coopération politique et économique qui unissent les 56 Etats membres du Commonwealth.
En choisissant d’organiser, pour la première fois, le Sommet France-Afrique dans un pays anglophone, Emmanuel Macron dit clairement qu’il n’existe plus de pré-carré français en Afrique ; en se projetant hors de l’ancienne zone d’influence exclusive que la France avait conservée en Afrique, Emmanuel Macron ne cherche pas à rompre avec une Afrique francophone qui ne voudrait plus de l’ancienne puissance coloniale.
Une lecture un peu rapide des relations entre la France et ses anciennes colonies, uniquement perçues à travers ce qu’il s’est passé au Mali, au Burkina Faso et au Niger, laisse croire que la France est « chassée » d’Afrique. La réalité est beaucoup plus triviale : il existe une concurrence internationale extrêmement active sur le continent et plus personne n’attend la France en Afrique. Elle y perd tout naturellement du terrain et de l’influence, ce qui l’oblige à se réinventer, si elle veut défendre ses intérêts économiques sur le continent.
Le vrai sujet est celui de la concurrence entre les offres de partenariats (investissement, co-investissement et co-production) venues de la planète entière que reçoivent les Etats africains La France a vocation à investir partout en Afrique. Parmi les principaux partenaires de Paris, à côté des partenaires francophones historiques (Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal, Tchad), on compte désormais le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Kenya, l’Angola, des marchés en Afrique anglophone et lusophone.
Il existe donc deux discours qui doivent désormais fonctionner en parallèle sur des sujets concrets : l’échange politique entre les Etats, dans le respect des souverainetés nationales et loin du mythe trompeur du panafricanisme politique de l’origine, et l’échange économique entre entrepreneurs, dans le respect des intérêts économiques de chacun et loin des choix imposés par l’égoïsme des pays riches et des multinationales étrangères.
L’Afrique commence-t-elle à exister à Nairobi ?
Dans un article posté le 16 mai 2026, Nard Sirvaremen pose la question suivante : « L’Afrique n’existe pas encore ? », Nad Sirvarem s’étonne de l’émerveillement que suscite le Sommet de Nairobi qui, comme depuis des années, de Sommets en Sommets, tend à faire de l’Afrique le centre du monde, le nouvel Eldorado des investisseurs, promettant une nouvelle ruée vers le continent. La réalité est beaucoup plus complexe, car l’Afrique n’existe pas, mais il existe 54 États différents.
Comment faire travailler ensemble ces 54 Etats qui ont des boussoles idéologiques divergentes et dont les urgences nationales et les priorités budgétaires ne sont pas les mêmes ? Si l’Afrique-puissance, capable de parler d’une seule voix sur des sujets stratégiques, n’existe pas, Nairobi met en évidence une réalité nouvelle : un bloc d’Etats africains est en train de se constituer comme puissance géopolitique autour d’une évolution économique désormais assumée et des coopérations sur des sujets stratégiques très concrets, sans corrélation avec la langue.
(1) L’aide au développement a baissé de 23 % dans le monde en 2025, en raison du désengagement des Etats-Unis.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Powze Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – . Contact : cg@afriquepartage.org