J’ai écrit de nombreuses chroniques sur les nouveaux « amis » de l’Afrique. Dans le vieux monde, l’Afrique, pour des raisons largement documentées, a toujours porté le lourd fardeau de l’Histoire : avec la colonisation, elle était le symbole de la puissance d’un colonisateur avide de territoires et de richesses ; au moment de la « Guerre froide », elle était un simple enjeu idéologique entre le monde libre et le monde communiste.
Après l’effondrement de l’URSS, devenue idéologiquement inutile, elle a été oubliée, marginalisée, écartée des dynamiques d’un nouvel ordre mondial qui se décidait et se dessinait sans elle. Aujourd’hui, elle est soudain redevenue l’objet de toutes les convoitises pour des raisons là encore largement documentées. Depuis la multiplication des coups d’Etats militaires dans la zone sahélienne (Mali, Burkina Faso et Niger), l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2025, l’Afrique apparaît comme un formidable enjeu géopolitique, géoéconomique et géostratégique.
La Russie veut en faire une arme de guerre contre l’Occident ; la Chine, qui avance en Afrique à bas bruit, l’enferme dans le piège de l’endettement éternel ; Trump, pour contrecarrer l’influence chinoise, lui propose, à travers sa diplomatie transactionnelle, soutien sécuritaire et investissements contre ses « terres rares » et ses minerais. Intérêts économiques et influence géopolitique font de l’Afrique une cible idéale pour les réseaux d’influence des trois grandes puissances, la Chine, les Etats-Unis et la Russie, qui ont décidé de se partager le monde. L’Afrique a intérêt à diversifier ses partenaires.
Les Emirats Arabes Unis, désormais un acteur majeur en Afrique
Parmi les nouveaux amis qui s’intéressent à l’Afrique, figurent les Emirats Arabes Unis, dont la puissance économique leur permet de développer des stratégies d’influence tous azimuts où se mêlent investissements économiques colossaux et activisme diplomatique. La présence des Emirats Arabes Unis en Afrique (partenariats économiques, corridors commerciaux, ports, bases militaires, etc.) est, en Afrique de l’Ouest, devenue une réalité palpable.
D’abord Dubaï, la capitale économique émiratie, puis Abou Dhabi, la capitale politique qui a pris le relais, ont permis aux Emirats Arabes Unis de tisser, de façon à présent cohérente (ce qui n’a pas toujours été le cas), un réseau de puissance et devenir un acteur majeur sur le continent, alors que le Qatar, un petit pays, moins riche que les Emirats, avait pris une certaine avance. Les Etats africains, confrontés à l’imprévisibilité de Poutine et de Trump, à l’influence tentaculaire de la Chine, regardent de plus en plus du côté des Emirats Arabes Unis, des partenaires devenus incontournables, alors que les besoins de financement du continent sont de plus en plus importants et de plus en plus difficiles à obtenir.
Les chiffres sont parlants : « Les Émirats Arabes Unis (EAU) ont su s’imposer en ce premier quart de XXIe siècle comme un acteur majeur sur le continent africain. Les indicateurs statistiques les classent, en 2023, au 4e rang des pays dont la présence et le poids économique sont les plus importants en Afrique. L’État fédéral émirien se situe au 2e rang des plus grands importateurs de ressources naturelles en provenance du continent africain avec 7,6 %, soit 47,6 milliards de dollars américains (USD), contre 15,2 % pour la Chine et au 6e rang des pays exportateurs vers l’Afrique (3,8 % avec 28,7 Mds USD) juste devant la France et loin derrière la Chine (22,8 %).
Plus significativement, les EAU occupent aujourd’hui le 3e rang des pays créditeurs vis-à-vis des pays africains avec 6,5 % (15,5 Mds USD) derrière la France qui enregistre 10,1 %. Néanmoins, le poids de cette dette est extrêmement concentré autour d’un petit noyau de pays contrairement à la Chine qui se classe au 1er rang, en absorbant 36,1 % de la dette mais répartie sur l’ensemble du continent.
Cependant, si l’on ajoute 5,5 % pour l’Arabie saoudite et 4,1 % pour le Koweït, le pourcentage du poids de la dette des pays du Golfe atteint 20 % et donne un aperçu de leur influence sur le continent aujourd’hui. » (Fatiha Dazi-Héni, RDN Revue n° 882, Été 2025, article pp. 117-122, « Les Émirats arabes unis : un acteur majeur en Afrique dont la stratégie interroge ». Selon Fatiha Dazi Héni, « de plus en plus, les Emirats Arabes Unis s’attachent à élargir le champ des coopérations, en particulier avec plus d’États du continent. »
Elargir le champ des coopérations permet aux Emirats Arabes Unis, qui sont accusés de s’impliquer indirectement dans des conflits en Afrique, de corriger leur image. Personne ne peut leur reprocher de vouloir défendre leurs intérêts économiques et atteindre une « domination géo-économique de l’océan Indien occidental ».
Selon Fatiha Dazi Heni, cette zone est essentielle « pour la prospérité des EAU qui dépendent fortement du commerce maritime et du rôle de Dubaï comme hub entre l’Asie, l’Afrique de l’Est et l’Europe. » L’influence des Emirats Arabes Unis dans cette zone s’est heurtée aux intérêts économiques de Djibouti, mais aussi à la Somalie (épisode du port Berbera sur la Golfe d’Aden).
Pour Fatiha Dazi Heni, « l’activisme militaire émirati en Afrique, s’il a renforcé l’influence d’Abou Dhabi, a donc aussi engendré des contrecoups imprévus – du ressentiment au sein des populations locales jusqu’à des menaces sécuritaires directes contre les intérêts émiratis. » Conscients de cette situation les Emirats semblent vouloir jouer un rôle nouveau : être un acteur de stabilité et de médiation en Afrique, comme Abu Dhabi, aux côtés des États-Unis et de l’Arabie saoudite, avait su le faire en 2018, en facilitant la paix historique entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Les Emirats interviennent de plus en plus dans la résolution des crises locales.
Incarnant la puissance montante des Emirats, on peut penser que Dubaï et Abu Dhabi, qui ont l’exemple du rôle de faiseur de paix que veut jouer Trump en Afrique et dans le monde, voudront être pour les Etats africains à la fois un partenaire du développement économique, un garant de leur sécurité et un acteur de stabilité politique. Ce n’est pas si simple, malgré les investissements colossaux proposés par les Emirats, l’Afrique étant entrée dans une période de forte instabilité engendrée par les concurrences régionales et les influences idéologiques autour de la mer Rouges et dans la zone sahélienne.
Les dirigeants africains doivent tirer profit de l’émergence d’un Moyen-Orient africain où se joue une concurrence entre les monarchies pétrolières du Golfe (Qatar, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis) pour arriver à des partenariats plus équilibrés et plus durables.
Le Qatar, l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis ont une puissance financière qui leur permet de rivaliser avec les alliés traditionnels de l’Afrique, un continent très convoité qui peut mettre en concurrence des offres alternatives dans tous les domaines. Pour MBZ et ses stratèges, transformer l’essai suppose de privilégier des partenariats équilibrés et durables, seuls garants d’une présence émiratie stable et acceptée sur le continent. Mohammed ben Zayed Al Nahyane, plus connu sous ses initiales MBZ, le troisième président des Émirats arabes unis et l’émir d’Abou Dabi depuis 2022, sait que les Emirats doivent diversifier leur économie pour faire face à l’après-pétrole et à l’après-gaz. Il voit aussi que le monde tend à délaisser les énergies fossiles pour des énergies plus propres.
La guerre d’influence entre les géants du Golfe pour s’implanter durablement en Afrique ne fait que commencer. Très discret, MBZ ne cache pas ses ambitions. Nouvel homme fort du golfe Persique, grâce à la puissance financière illimitée que lui offrent ses ressources en hydrocarbures, il veut faire de son palais l’un des centres de gravité du nouvel ordre mondial. Or, cette ambition passe par les routes africaines. MBZ fait preuve d’une activité tous azimuts en Afrique pour mettre la main sur les richesses naturelles du continent. En moins de vingt ans, Les Emirats Arabes Unis, qui n’ont que 54 ans d’existence, sont devenus l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Afrique. Aux dirigeants africains de savoir tirer profit de cette situation. MBZ est prêt à les écouter.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org