Culture

Chronique du lundi – Grand-Bassam : un ancien batiment colonial transformé en musée d’art contemporain et un peintre contemporain, Mounou Desire Koffi

Par Alex Aguié29 septembre 2025

Une maison d’art contemporain à Grand-Bassam

En plein cœur de Grand-Bassam, ville balnéaire ivoirienne inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO et ancienne capitale de la Côte d’Ivoire, une maison d’art contemporain a ouvert ses portes dans un bâtiment de l’époque coloniale, l’ancien Hôtel des Postes et Douanes. Le choix qui a été fait de rénover l’ancienne bâtisse en respectant l’architecture coloniale n’est pas un hasard. La façade de briques en terre rouge, les grandes fenêtres en bois et les hauts plafonds ont été conservés, ce qui maintient un continuum entre le passé, le présent et le futur. Grand-Bassam étant le point de départ de l’urbanisation de la Côte d’Ivoire moderne.

L’art pictural contemporain ne se lit pas comme une rupture avec l’art architectural passé. Sauvegarder et valoriser l’architecture coloniale pour y installer une maison d’art contemporain signifie une chose en essentielle : l’architecture porte en elle la mémoire des époques qu’on ne veut pas voir sombrer dans l’oubli. Or, la tyrannie de l’architecture moderniste impose un usage exclusif de matériaux tels que le verre, l’acier et le béton brut. La dictature du modernisme est un système totalitaire dont le credo est de faire table rase du passé et de créer un art entièrement renouvelé.

Aboutissement d’un partenariat public-privé exemplaire entre le ministère ivoirien de la Culture et la Fondation Société Générale Côte d’Ivoire, ce musée d’art contemporain qui s’installe dans une bâtisse coloniale rénovée n’est pas une plongée simpliste, voire nostalgique, dans le passé. Il s’agit de l’utilisation intelligente d’un bâtiment pour s’en nourrir, le dépasser pour construire le présent et se projeter dans le futur.

Pour Françoise Remarck, ministre ivoirienne de la Culture, « La Maison de l’Art représente ce souffle nouveau pour la préservation, la transmission et la promotion de notre culture ». Elle considère, à juste titre, que l’art, qui est un élément important du soft power, participe au rayonnement économique de la Côte d’Ivoire en proposant un nouveau pôle d’attractivité dédié à l’art contemporain africain et ivoirien.

Mounou Désiré Koffi, figure montante de la peinture ivoirienne, souligne l’importance de ce musée d’art contemporain pour les artistes : « Le fait qu’un très grand musée nous donne la possibilité de montrer nos œuvres ici et à l’international, pour moi c’est très important », dans un pays où il n’y a « pas beaucoup de galeries ».

L’ancienne directrice de l’Ecole des Beaux-Arts d’Abidjan, Mathilde Moreau, elle-même artiste peintre ivoirienne et exposante, ajoute : « C’est ce que nous, en tant qu’artistes, nous recherchons, des maisons pour nous accueillir, pour recevoir nos œuvres, pour discuter, échanger, s’enrichir. En fait, c’est une maison de rassemblement ». Il s’agit bien d’un lieu d’accueil, d’échanges et d’inspiration pour artistes, mais aussi un lieu de visite pour tous les amateurs d’art. J’ouvre une parenthèse pour signaler le remarquable travail que fait Illa G. Donwahi qui, avec la Fondation Donwahi, s’attache à faire connaître les artistes africains. Située à Cocody, aux 2 Plateaux, la Fondation Donwahi mérite une visite.

Le musée d’art contemporain de Grand-Bassam et la Fondation Donwahi proposent des salles d’exposition, permanentes ou temporaires, une résidence d’artistes avec atelier, un espace café-restaurant et des salles de réunion. Ce sont des lieux de vie qui se caractérisent par l’effervescence de la création artistique et qui expriment la beauté et les formes esthétiques auxquelles aspire l’âme humaine, tout en montrant des œuvres qui interrogent le désordre du monde et le chaos de nos existences comme en témoigne l’œuvre de Mounou Désiré Koffi.

Mounou Désiré Koffi

Né le 28 octobre 1994 dans la ville de Buyo, au Sud-Ouest de Côte d’Ivoire, Mounou Désiré Koffi est l’une des figures montantes de la peinture contemporaine ivoirienne. Comme les artistes contemporains, quel que soit le domaine de l’art, Désiré Koffi produit une œuvre qui s’oppose à tous les principes artistiques dits « classiques » et qui étaient en vigueur jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle.

L’esthétique classique, en peinture comme en architecture, recherche la symétrie, l’équilibre des formes et l’harmonie des couleurs au sein du désordre et de la complexité du réel. L’homme vit dans un monde qu’il domine. L’esthétique contemporaine, plus disruptive, impose la radicalité. L’homme vit dans un monde qui le domine. Peut-on parler, avec l’œuvre que Désiré Koffi expose au Musée d’Art contemporain de Grand-Bassam, « La Récréation », de création artistique qui serait l’incarnation du nihilisme contemporain ?

La Fondation Société générale Côte d’Ivoire présenta ainsi Désiré Koffi : « Mounou tire son inspiration de la récupération et de l’informel pour en faire des œuvres d’art. Hypersensible à la cause environnementale et aux problématiques de son époque : donner une seconde vie aux objets jetés, se jouer de la technologie high-tech sont pour lui une évidence. Claviers et écrans dessinent des silhouettes humaines insérés dans des décors urbains réalistes et hauts en couleurs. » Mounou Désiré Koffi utilise pour créer ses oeuvres des anciens claviers de téléphones. Utilisant en moyenne 150 téléphones par œuvre, il les démonte, les découpe et les assemble.

La Galerie « Mémoires Africaines – Art ancien et contemporain » écrit : « L’œuvre de Mounou Désiré Koffi se veut une critique de la société de consommation où le temps de vie d’un objet est équivalent à celle d’une batterie de smartphone et veut responsabiliser le consommateur sur l’empreinte qu’il laisse sur la planète. Ses images expriment la plupart du temps les difficultés que rencontre la société africaine. Les enfants y tiennent une part importante avec des thèmes comme la délinquance et la criminalité de mineurs. Mais d’autres toiles mettent simplement en avant l’espoir, la joie de vivre, le quotidien. »

Intitulée « Souffle », l’exposition inaugurale de la « Maison de l’Art contemporain » a vu la participation de 28 artistes issus de neuf pays africains aux arts différents (peinture, sculpture, photographie, design). Le choix d’une bâtisse coloniale rénovée pour installer, non pas un musée mais un lieu de vie artistique, montre qu’une société humaine et une culture renouvelée ne peuvent pas se construire sur le rejet et la négation des créations passées. Chaque époque invente des formes qui créent une esthétique nouvelle. Mais, tout au long des siècles, depuis les peintures rupestres des San, les plus anciens habitants de l’Afrique australe, il y a 45 000 ans, jusqu’aux œuvres les plus contemporaines, l’artiste africain, comme tous les créateurs, cherche à exprimer une vérité supérieure, afin de dominer l’apparent chaos du monde.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERADAFRIKI (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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