Tout a été dit sur Kandia Camara, tout, mais peut-être pas l’essentiel. L’essentiel est ce qu’elle dit, alors qu’elle a passé plus de douze ans au gouvernement et qu’elle vient d’être nommée présidente du Sénat, une première pour une femme ivoirienne : « L’heure de la femme a sonné. Il n’y a plus de postes réservés aux hommes en Côte d’Ivoire. »
Comment comprendre ce « Il n’y a plus de postes réservés aux hommes en Côte d’Ivoire », alors qu’elle a été successivement la première femme ministre de l’Education nationale en 2011, ministre des Affaires étrangères en 2021, et qu’elle vient d’être élue maire de la grande commune d’Abobo, dans le nord d’Abidjan ?
D’autres femmes ivoiriennes ont occupé des postes prestigieux ou été nommées ministres. La singularité de Kandia Camara est qu’elle est un véritable « animal politique ». On parle de son ambition et de son autoritarisme. Faux procès. Celui ou celle qui détient le pouvoir politique, au poste qu’il ou elle occupe doit avoir de l’ambition, l’ambition de réussir pour son pays, l’ambition de porter un projet de société.
L’autorité, qui est nécessaire pour décider, trancher, est la forme de l’exigence. Certes, il faut bénéficier de la confiance du Chef, en l’occurrence Alassane Ouattara, pour perdurer pendant plus de douze ans au gouvernement. Kandia Camara fait partie du cercle le plus proche d’Alassane Ouattara. Ce n’est pas le résultat de 30 ans d’amitié avec le Chef, mais le signe d’une reconnaissance du sens politique de Kandia Camara, de son pragmatisme et de sa capacité à défendre les grandes orientations politiques et les choix du président de la République. « En bon soldat », dirons ceux qui ne mesurent pas l’importance d’une figure comme Kandia Camara dans un gouvernement et le rôle essentiel joué par cette femme de caractère.
Des postes-clefs pour reconstruire la Côte d’Ivoire
Reconstruire la Côte d’Ivoire à partir de 2011, après 17 années de mal-gouvernance, de 1993 à 2010, ponctuées par un coup d’Etat militaire en 1999 (le seul coup d’Etat que la Côte d’Ivoire a connu), la partition du pays et, en 2010, une grave crise postélectorale, bâtir un Ivoirien nouveau et œuvrer pour la réconciliation nationale et la cohésion sociale, demandent une hauteur de vue et une vision prospective bien au-delà de la simple gestion des affaires ministérielles ou de la présidence de la Chambre haute.
Je note que Kandia Camara a occupé deux postes parmi les plus importants pour une nation, le poste de ministre de l’Education nationale et le poste de ministre des Affaires étrangères. L’avenir d’une nation dépend de l’efficacité de son système éducatif. Kandia Camara a porté la grande loi de « l’école obligatoire » pour les 6 à 16 ans, voulue par le président Alassane Ouattara, loi qui est entrée en vigueur lors de la rentrée scolaire 2015-2016. J’avais rencontré Kandia Camara, lorsqu’elle était ministre de l’Education nationale et j’avais publié, en 2015, dans la revue GéoEconomie (1), son article : « Bâtir une société du savoir : les enjeux de l’éducation et de la formation en Afrique ».
Dans cet article, Kandia Camara analyse les enjeux de l’Education : « Les trois défis majeurs que le gouvernement doit relever sont clairement identifiés : d’abord, réaliser l’objectif d’une école pour tous à travers la mise en œuvre de la politique de scolarisation obligatoire de 6 à 16 ans ; ensuite, améliorer la qualité de notre système éducatif ; enfin, répondre d’une manière plus pertinente aux attentes du marché du travail en matière de formation. J’ajoute un point sur lequel l’engagement du gouvernement est total : faire de l’école l’un des vecteurs de la promotion de l’égalité homme-femme. (…) Les indicateurs de mesure de cette égalité montrent que, « dans les écoles, la part des filles parmi les élèves tend à se réduire lorsqu’on passe du primaire (46 % en 2012) à l’enseignement supérieur (37 %). » On retrouve dans cette analyse l’idée que vient de formuler récemment Kandia Camara : « L’heure de la femme a sonné. Il n’y a plus de postes réservés aux hommes en Côte d’Ivoire. »
Pour que l’heure de la femme arrive, il appartient à l’Ecole de faire en sorte que la jeune fille ivoirienne ne soit pas sacrifiée, qu’elle ne soit pas reléguée au statut de petite bonne de la famille sans perspective d’émancipation, lorsque des difficultés financières ou autres lui interdisent l’accès à l’école. Kandia Camara, qui a une parfaite connaissance des politiques budgétaires, ajoute dans son article : « Quand on sait que la part des impôts prélevés dans certains pays africains ne dépasse pas les 15 à 17 % du PIB (19,6 % en Côte d’Ivoire) (2), comment financer les politiques régaliennes, notamment en matière d’éducation ? L’éducation pour tous semble bien « hors de portée de la plupart des États ». S’agit-il de baisser les bras ? Évidemment non, dès l’instant que l’école pour tous est à la fois le vecteur du développement humain et celui du développement économique. » Ne jamais baisser les bras, telle est l’une des qualités de Kandia Camara.
Le rayonnement du pays à l’extérieur
Alors que son pays avait disparu des écrans-radar de la scène internationale, l’une des priorités d’Alassane Ouattara était d’assurer le retour de la Côte d’Ivoire dans les dynamiques nouvelles de la mondialisation. Dès son accession au pouvoir, lors de sa première sortie hors du pays, Alassane Ouattara est allé chercher sur le continent africain une reconnaissance incontestée. En mars 2011, face aux représentants de l’Union africaine et des organisations internationales, il affirmait : « Il est important que la Côte d’Ivoire, il y a dix ans encore la troisième économie d’Afrique […], retrouve son rôle de leadership. Mon ambition est que mon pays retrouve son rang. » Il a alors multiplié les rendez-vous diplomatiques pour mobiliser la communauté internationale autour de sa présidence.
Ce discours prononcé face aux diplomates résume les orientations de la politique étrangère ivoirienne : « Après plusieurs années d’isolement, la Côte d’Ivoire est de retour sur la scène internationale et entend jouer le rôle qui est le sien dans ses relations bilatérales et multilatérales. La plupart des Ambassades et Organisations Internationales qui ont délocalisé sont à nouveau parmi nous. (…) Ces derniers mois, nous avons mené une véritable offensive diplomatique, pour donner un nouvel élan aux relations d’amitié et de confiance avec les différents partenaires de notre pays, notamment ceux d’Afrique, d’Europe, d’Amérique, d’Asie et d’Océanie. »
La Côte d’Ivoire représente aujourd’hui, parmi les Etats émergents, un modèle de développement ; Alassane Ouattara est une voix que l’Afrique et la communauté internationale veut entendre. Cette offensive diplomatique doit être portée par des figures qui ont, aux yeux des partenaires bilatéraux et multilatéraux de la côte d’Ivoire, la confiance et l’oreille du président. Ce fut le cas avec Kandia Camara, qui fut, de 2021 à 2023, Ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, de l’intégration africaine et de la diaspora.
La nomination à la présidence de la Chambre Haute
Kandia Camara est la première femme nommée à la présidence du Sénat, comme elle a été la première femme ministre de l’Education nationale et la première femme à avoir occupé le poste de ministre des Affaires étrangères qu’elle vient de quitter. Ce n’est pas un hasard. Elle incarne aux yeux d’Alassane Ouattara la fidélité absolue et la reconnaissance d’un parcours politique exemplaire accompli par une femme inspirante. Devra-t-elle montrer à la tête de la Chambre Haute d’autres qualités politiques que celles qu’on lui connaît ?
Elle-même parle de « sacerdoce » : « J’ai l’insigne honneur d’être la première femme à présider une chambre du Parlement dans l’histoire de notre pays. Je m’efforcerai donc d’être une présidente de chambre qui rassemble, respectueuse des droits et libertés de chaque groupe parlementaire. C’est pourquoi, je perçois mon élection à la tête de notre Institution comme un sacerdoce», a-t-elle déclaré dans son discours inaugural.
Elle met en évidence le rôle de tempérance du Sénat dans la vie politique, « sa responsabilité constitutionnelle spécifique de représentation des collectivités territoriales ainsi que de nos concitoyens établis à l’étranger. » Elle précise : « Nous sommes les représentants (…) de la proximité et du concret. » Il appartiendra à Kandia Camara, à la tête du Sénat, de faire fonctionner en parfaite harmonie les décisions du pouvoir régalien et les aspirations des entités décentralisées.
________________________
(1) Kandia Camara, « Bâtir une société du savoir : les enjeux de l’éducation et de la formation en Afrique », revue GéoEconomie, 2015 – N° 76, pages 169-181.
(2) La faiblesse de la fiscalité menace le financement des politiques régaliennes en Afrique. Faiblesse des recettes fiscales et augmentation de la dette publique : une équation insoluble pour certains Etats, étranglés par la charge de la dette.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org