Berlin, ville-symbole pour l’Afrique
Dans l’Histoire récente de l’Afrique, tout commence à Berlin en 1885, avec la Conférence de Berlin, et tout s’achève, toujours à Berlin, en 1989, avec la chute du mur de Berlin. Sur plus d’un siècle (1885-1989), Berlin aura été pour l’Afrique une ville-symbole. La Conférence de Berlin qui, entre novembre 1884 et février 1885, organise le partage du continent entre les puissances coloniales, installe, de façon durable, la longue parenthèse de la colonisation.
Entre 1885 et 1960, excepté le Libéria et l’Ethiopie, l’Afrique n’est plus elle-même. Projetée hors de sa propre histoire, elle est entièrement colonisée. En 1902, les trois-quarts de l’Afrique sont sous le contrôle des colonisateurs qui vont alors écrire l’histoire et tracer la géographie du continent. J’ai souvent cité ce proverbe africain : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse ne peuvent que chanter la gloire du chasseur. »
Avec les indépendances, dans les années 1960, les Africains sont-ils devenus des lions capables d’écrire leur propre Histoire ? Il n’en est rien, L’indépendance politique ne suffit pas. Les jeunes nations africaines sont immédiatement prises dans l’étau de la « Guerre froide » et les circonstances vont obliger leurs dirigeants à choisir entre les deux superpuissances qui se partagent le monde, l’URSS et les États-Unis. Quand le mur de Berlin s’effondre, le 9 novembre 1989, on croit que l’Afrique, enfin libérée de l’étau de la « Guerre froide », va pouvoir écrire sa propre histoire.
Finalement, il n’en est toujours rien. Avec la fin de la ‘Guerre froide », l’Afrique, qui n’est plus un enjeu idéologique, sera marginalisée, voire ignorée jusqu’à une date récente qui correspond à l’entrée dans le XXIè siècle. Depuis quelques années, devenue un formidable enjeu géoéconomique pour l’abondance de ses richesses naturelles et ses gisements de « terres rares », géopolitique pour ses votes à l’ONU et géostratégique pour les bases militaires qu’elle peut accueillir, l’Afrique est alors courtisée par la planète entière. Ce brusque intérêt pour l’Afrique se traduit par une guerre d’influence que se livrent les États-Unis, la Chine et la Russie, trois pays partis à la conquête du continent.
Une guerre d’influence qui se traduit par une brusque accélération de l’Histoire
La guerre d’influence en Afrique ne fait que commencer. Premier constat : les vieilles nations européennes connaissent une perte d’influence : elles sont attaquées sur leur passé colonial et le soutien qu’elles ont apporté à des gouvernements civils qui n’ont pas tenu la promesse du développement ; elles restent enfermées dans des mécanismes d’aides traditionnelles sans avoir les moyens financiers d’accompagner l’Afrique ; elles s’interrogent sur la nature des régimes, alors que Washington, Pékin et Moscou mettent en avant le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de chaque pays.
Deuxième constat : pour des raisons idéologiques, certains se tournent vers Moscou, notamment les putschistes militaires du Sahel en rupture avec l’Occident ; par pur pragmatisme, d’autres sont intéressés par l’argent de Pékin, un partenaire économique désormais incontournable, ou séduits par la diplomatie transactionnelle de Washington, qui propose des partenariats « gagnants-gagnants ».
Troisième constat : on assiste à la construction d’un nouvel ordre mondial dans lequel les dirigeants africains, qui ont compris les opportunités que leur offre cette concurrence, à la fois politique et économique, entre les États-Unis, la Chine et la Russie, prônent la diversification des partenaires. L’intense balai des visites officielles sur le continent et la reconstitution de leurs réseaux africains témoignent de l’intensité de cette guerre d’influence que se livrent en Afrique Washington, Moscou et Pékin.
Objectif de Xi Jinping : rester le premier partenaire commercial de l’Afrique
Depuis des décennies, sa discrète montée en puissance sur le continent, notamment à travers le pharaonique projet des « nouvelles routes de la soie », a permis à la Chine de devenir le premier partenaire commercial de l’Afrique. Pékin cherche à accélérer ses partenariats avec l’Afrique. Tout en réexaminant ses priorités d’investissement sur le continent, la Chine vient de supprimer la quasi-totalité des droits de douane sur les importations en provenance d’Afrique, une manière de répondre à Trump qui, lui, vient de relever façon massive certains droits de douane sur les exportations africaines après avoir démantelé le système d’aide internationale des États-Unis, ce qui, sur le plan humanitaire et de la santé, a des conséquences dramatiques en Afrique. Xi Jinping cherche à séduire l’Afrique, Trump installe des rapports de force.
Stratégie de la Poutine : faire de l’Afrique une arme contre l’Occident
La Russie reste, dans le domaine de l’économie, un acteur modeste en Afrique avec seulement 1 % des investissements étrangers sur le continent et des échanges commerciaux qui tournent autour de 18 milliards de dollars par an contre 250 milliards de dollars en 2021 pour la Chine. Pour l’instant, l’influence russe passe essentiellement par la coopération militaire et sécuritaire, d’abord officieusement avec l’ex-groupe Wagner aujourd’hui disparu, puis officiellement avec l’Afrika Corps, directement affilié à l’armée russe.
Moscou prône en Afrique la confrontation avec l’Occident jusqu’à la rupture. C’est ce qu’il s’est passé au Mali, au Burkina Faso et au Niger, trois pays qui ont rompu leurs accords de défense avec la France au profit de la Russie. Moscou, qui soutient les militaires au pouvoir et ne demande pas un retour à l’ordre constitutionnel, offre armes, formation, protection et participation à la lutte contre les groupes terroristes en échange de concessions minières.
Ambition de Trump : rattraper le temps perdu
Alors qu’il avait superbement ignoré l’Afrique lors de son premier mandat, Trump semble vouloir rattraper le temps perdu et, dans la hiérarchie de ses priorités en matière de politique étrangère, la politique africaine figure aux premières places. Mais, là où la Russie et la Chine multiplient les sommets et les forums économiques avec l’Afrique, Trump choisit une voie nouvelle, celle de la diplomatie transactionnelle dans un cadre bilatéral.
En juillet 2025, rompant avec l’approche d’aide traditionnelle, Donald Trump a reçu à Washington les présidents du Gabon, de Guinée-Bissau, du Liberia, de Mauritanie et du Sénégal. Le « deal » est simple : soutien et protection des États-Unis et des tarifs douaniers négociés en échange d’accords commerciaux avec les entreprises américaines. La fin de l’aide traditionnelle se fait au profit de financements axés sur le développement économique dans des partenariats « gagnants-gagnants » entre les deux parties, les États-Unis et chaque État africain ciblé en fonction des richesses de son sous-sol.
Être l’objet de toutes les convoitises à la fois de la part des États-Unis, de la Chine et de la Russie représente pour l’Afrique une formidable opportunité avec la mise en concurrence d’offres alternatives, les possibilités de transfert de technologies et l’accès à de nouveaux marchés. C’est aussi une menace, les intérêts politiques des grandes puissances, dans le contexte actuel de forte conflictualité, ne sont jamais loin de leurs intérêts économiques.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org