Économie

Chronique du lundi – la Côte d’Ivoire doit éviter la malédiction des économies de la rente : pétrole, gaz, minerais

Par Christian Gambotti3 juin 2024

Pétrole, gaz, or, coltan : les découvertes de gisements importants se multiplient en Côte d’Ivoire. Quelques mois après la mise en production d’un important gisement de pétrole et de gaz, la Côte d’Ivoire annonce la découverte d’un gisement d’or dans le nord-ouest du pays. Ce gisement, qui entrera en production en 2027, est, selon le groupe minier Montage Gold, la 3e plus grande mine d’or d’Afrique de l’Ouest. Moins d’un mois après la découverte de ce gisement d’or, le pays annonce une autre découverte, celle d’un gisement de coltan à Issia, dans le centre-ouest ivoirien. Le coltan est un métal stratégique utilisé dans la fabrication de condensateurs pour les équipements électroniques.

Il entre aussi dans la composition d’alliages de cobalt et de nickel dont l’aéronautique a besoin, notamment pour la fabrication des réacteurs. Alors que l’agriculture a été, jusqu’à une date récente, le pilier de l’économie ivoirienne et qu’elle produisait jusqu’à 70 % de la nourriture, elle est confronté à des crises multiformes, largement documentées, qui l’empêchent de nourrir les populations : retard dans la modernisation (technologies vétustes ou inadaptées), prix défavorables, émigration rurale, faible montant des investissements publics, difficultés de commercialisation, revenus insuffisants, crises climatiques (sécheresse et dégradation des terres, inondations) qui la rendent moins productive, etc.

Les économies de la rente (pétrole, gaz, secteur minier) apparaissent comme des substituts à l’écosystème agricole pour créer des emplois, améliorer les conditions de vie des populations et assurer, par les importations qu’elles permettent de financer, une sécurité alimentaire. Nous verrons qu’il s’agit d’un mauvais calcul et qu’il existe bien une malédiction des économies de la rente. Mais, que faut-il entendre par économie de la rente ?

L’« argent facile » des économies de la rente

L’économie de la rente repose sur l’exportation de matières premières brutes agricoles, fossiles ou minières. Pour la Côte d’Ivoire, il s’agit, pour les produits agricoles, du cacao, dont elle est le premier producteur mondial, de l’anacarde ; pour les produits fossiles, du pétrole et du gaz, ou miniers, de l’or et du coltan. Les revenus obtenus alimentent le budget de l’État et lui permettent d’importer les produits dont sa population et ses entreprises ont besoin. L’exportation des matières premières brutes agricoles ou non apparaissent donc essentielles au pays.

Est-ce un si bon calcul ? Dans le numéro du 30 Juillet 2023 de la revue « Pour l’Eco », l’économiste Martine Peyrard-Moulard écrit : « Problème : la rente conduit à se contenter d’extraire et de produire ces ressources, au lieu de les transformer et de les raffiner. Cet « argent facile » n’incite pas à investir afin d’innover et de diversifier l’économie. Or, cette rente provient de coûts d’extraction ou de production inférieurs aux prix de vente mondiaux, et cela rend le développement économique du pays dépendant de l’évolution des cours mondiaux (…). Si ceux-ci baissent alors que les prix des biens importés se maintiennent, voire augmentent, alors les termes de l’échange se détériorent. (…) Ce type d’économie peut être rentable, mais il est risqué, en raison des soudaines fluctuations des prix mondiaux, des chocs exogènes difficilement maîtrisables, de l’évolution structurelle de la demande mondiale. Le risque ultime, c’est, à terme, l’épuisement de la ressource. »

La malédiction de l’économie de la rente

On lira la publication parue aux Presses des Mines, « Richesses de la Nature et Pauvreté des Nations, un essai sur la malédiction de la rente minière et pétrolière en Afrique », de Jamal Azizi, Pierre-Noël Giraud, Timothée Ollivier, Paul-Hervé Tamakoue Kamga. Ce livre est issu de la Chaire OCP-Mines ParisTech: « Economie, Finance et Gestion des Commodités ». Dans l’introduction de leur livre (1), les auteurs écrivent : « La rente favorise le secteur extractif au détriment de secteurs industriels ou de services dont la croissance potentielle est plus élevée : c’est ce qu’on appelle le « syndrome hollandais » (2).

Lorsqu’elle est très fluctuante, ce qui est généralement le cas puisque le prix de la plupart des minerais est très fluctuant, la rente encourage une gestion chaotique des dépenses publiques, qui subissent des coups d’accordéon inefficaces conduisant généralement à un surendettement. Parce qu’elles passent non seulement aux mains de l’État, mais par un petit nombre de mains au sein de l’État, les rentes minières et pétrolières favorisent la corruption, le mauvais usage des fonds publics et la généralisation de comportements rentiers au détriment de comportement d’entrepreneurs productifs. »

En Afrique, dans les pays où domine une économie de la rente, c’est-à-dire une production de richesses uniquement fondée sur l’extractivisme et l’exportation, hors de toute transformation locale, on constate un retard dans l’industrialisation et la diversification de l’économie de ces pays, l’installation d’une administration jugée bureaucratique, peu productive et corrompue, un Etat qui monopolise la fonction d’opérateur économique à travers des entreprises publiques dont les pertes sont permanentes et élevées.

L’Etat africain et les entreprises publiques ont toujours été de mauvais opérateurs économiques pour les raisons suivantes : des investissements erronés, le sureffectif, la mauvaise gestion, les moyens financiers de l’Etat insuffisants couplés à une insuffisance des moyens humains, la corruption, etc. L’analyse des économies de la rente conduit à s’interroger sur le phénomène étatique en Afrique et, de façon plus large, sur le pouvoir politique et la forme de la gouvernance.

On remarquera que dominent, dans les pays dont les richesses sont essentiellement produites par une économie de la rente, des formes de gouvernance autoritaires et opaques. Il est donc important de réhabiliter l’Etat et de réinventer les politiques publiques au moment où les Etats africains se convertissent aux réformes néolibérales (3) et accordent une place de plus en plus importante au secteur privé.

La Côte d’Ivoire est un laboratoire qui permet d’étudier l’impact de l’arrivée des « commodités » dans l’économie d’un Etat africain au XXIè siècle. La découverte récente des gisements de pétrole, de gaz, d’or et de coltran ouvre un cycle économique nouveau pour le pays. Mais, la Côte d’Ivoire ne doit jamais renoncer à son agriculture, garantie de sa sécurité et sa souveraineté alimentaires. Son potentiel agricole est immense, il lui faut investir massivement dans son écosystème agricole pour produire plus et mieux.

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(1)        « Economie, Finance et Gestion des Commodités », Jamal Azizi, Pierre-Noël Giraud, Timothée Ollivier, Paul-Hervé Tamakoue Kamga. Presses des Mines, collection « Économie et gestion », 2016. Les « commodités » est le terme anglo-saxon utilisé pour désigner ces produits qui génèrent une économie de la rente.

(2)        « Syndrome hollandais » : syndrome qui décrit les effets pervers de la dépendance à une rente sur une économie. Parfaite illustration de la malédiction des ressources, l’expression provient des effets de la découverte de gaz en mer du Nord sur l’économie des Pays-Bas.

(3)        Emmanuel Grégoire, Jean-François Kobiané, Marie-France Lange : « L’Etat réhabilité en Afrique – Réinventer les politiques publiques à l’ère néolibérale », Ed, Karthala, 2018.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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