Sortir d’une représentation de l’Afrique qui appartient au vieux monde
La représentation de l’Afrique reste enfermée dans les grilles de lecture du vieux monde. Elle oscille entre l’afro-pessimisme d’un René Dumont (1) et l’afro-optimisme de Jean-Michel Séverino et Olivier Ray (2). Or, une Afrique nouvelle est en train de naître. Avide de souveraineté, elle se libère peu à peu du lourd fardeau d’une Histoire écrite, depuis la colonisation et dans les années postcoloniales, par des puissances extérieures qui lui ont imposé leurs choix et leurs valeurs.
Elle se dote aujourd’hui des outils de la puissance qui vont lui permettre d’écrire sa propre Histoire : les outils du hard power (économie, diplomatie) et les outils du soft power (la culture, le sport). Sous l’impulsion de la Banque Africaine de Développement (BAD, l’économie africaine, signe de sa modernité, est en train de changer de paradigme en accordant une place importante au secteur privé et en se dotant des outils, comme les fonds souverains, qui vont leur permettre de financer leur développement.
Mais, on oublie souvent, dès qu’il s’agit de faire entrer l’Afrique dans la modernité, l’importance croissante que prend l’écosystème des industries créatives africaines dans le rayonnement du continent. Les créations artistiques africaines, longtemps confisquées par les spécialistes, les collectionneurs et les spéculateurs, ou enfermées dans la sphère d’un exotisme dévalorisant, sont restées loin du grand public.
Alphadi, le créateur nigérien, fondateur du FIMA, le festival de la mode africaine, déclarait à Paris, lors de la conférence de presse à la Maison de l’Afrique marquant les 25 ans du FIMA : « Je me bats depuis toutes ces années pour prouver que l’Afrique est créative, capable de créer de l’emploi, lutter contre la pauvreté et permettre de garder les Africains chez eux en pérennisant leur propre savoir-faire ». Dans ce que dit Alphadi, on retrouve les deux composantes de l’écosystème des industries créatives africaines contemporaines : la créativité et la contribution à l’économie africaine.
Au-delà de la création, la mode représente un écosystème complet
●La créativité contemporaine – La puissance créatrice de l’Afrique, dans tous les domaines de la culture (musique, danse, mode, peinture, sculpture, etc.), s’impose désormais au monde. Dans le secteur de la mode Pour Alphadi, l’Afrique « regorge de créativité! Depuis 1998, elle a grandement évolué sous l’influence de la nouvelle génération de designers ouverts sur le monde grâce aux réseaux sociaux. Plus que jamais, nous avons besoin d’être compris, financés et aimés. »
Le message a été entendu par Temwa Gondwe, directeur de la banque africaine d’import-export (Afreximbank), pour qui « la mode africaine a tout pour devenir un contributeur important de notre économie. » Temwa Gondwe ajoute : « Je souhaite que nous établissions en Afrique un écosystème dans lequel il sera possible de monétiser les idées. »
● L’écosystème des industries créatives – L’Afreximbank, à travers le programme CANEX (Creative Africa Nexus), finance la création du continent depuis 2020. Pour Temwa Gondwe, il s’agit de soutenir une véritable industrie qui porte la promesse d’une véritable contribution à l’économie africaine.
Portés par la révolution numérique, les réseaux sociaux et des événements de portée mondiale comme l’« Africa Fashion », les jeunes stylistes africains se sont fait connaître dans le monde entier sans jamais renoncer à leur identité africaine et aux savoir-faire traditionnels Un programme comme le CANEX permet de connecter les industries créatives du continent avec des acteurs financiers, banquiers et investisseurs.
● Le créateur est un entrepreneur – Le créateur ivoirien Aristide Loua, lauréat du Prix « Designer Africa Fashion Up 2023 », un prestigieux concours de mode est le fondateur de la marque « Kente Gentlemen ». En créant sa propre marque, /Aristide Loua est le symbole de cette nouvelle génération de créateurs africains qui refusent de se projeter hors du champ de l’économie.
La marque est un signe porteur d’un double sens : elle permet d’identifier le créateur et fait de la création un élément phare de la consommation en établissant le lien entre tous les éléments d’un écosystème : la création, la production, la mise sur le marché, la distribution et la vente.
● Un événement : « Africa Fashion » – Cette importante exposition, qui se tient jusqu’au 12 juillet 1026 au Musée quai Branly, 37 Quai Jacques Chirac, Paris 7è, célèbre « la créativité africaine foisonnante et colorée » en établissant le lien entre histoire, tradition et modernité.
Dans un article publié par Le Figaro, Matteo Conein précise ce lien : « Tenues traditionnelles, textiles rares et bijoux des collections du Quai Branly y dialoguent avec une nouvelle génération de créateurs plus streewear, aux coupes androgynes, aux tailleurs déstructurés associés à des tissages séculaires, aux robes afrofuturistes célébrant le mouvement. (…) Certaines créations intègrent jusqu’au drapeau LGBT, preuve que la mode africaine s’engage malgré la répression de l’homosexualité dans certains pays comme l’illustre l’actualité récente au Sénégal. »
La mode, langage politique
Pour Aurélien Gaborit, chargé des collections Afrique au Musée du quai Branly, que cite Matteo Conein : « Le vêtement devient un moyen de revendiquer une identité à la fois profondément ancrée dans l’héritage culturel et totalement connectée aux réalités urbaines mondiales d’aujourd’hui. » Aurélien Gaborit ajoute : « Le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’Occident et devient un objet politique. »
Dans les années 1960, lorsqu’un récit africain commence à naître avec l’accès à l’indépendance, l’industrie textile devient un marqueur fort de l’identité. Dans son article, Mattéo Conein fait référence au Ghana où « l’ancien président Kwame Nkrumah encourage la valorisation du “kente cloth” (ces motifs multicolores caractéristiques du pays) » et au Sénégal, où « Senghor, ancien Président de la République du Sénégal, relance les manufactures de tapisserie, dont certaines existent encore aujourd’hui. » Promouvoir une culture panafricaine et se projeter hors d’une culture euro-centrée imposée par le colonisateur a été un geste politique fort. Aujourd’hui, les industries créatives africaines contribuent, par leur ancrage dans la modernité et leur ouverture sur le monde, à changer l’image de l’Afrique.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Powze Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – . Contact : cg@afriquepartage.org