Culture

Chronique du lundi -la portée symbolique de la restitution du tambour parleur « Djidji Ayokwe » : il ne s’agit pas simplement la Côte d’Ivoire de récupérer un objet vole par le colonisateur en 1916

Par Christian Gambotti21 juillet 2025

Colonisation et pillage du patrimoine culturel africain

En 1885, réunies à Berlin, les puissances coloniales européennes s’entendent sur le « partage de l’Afrique ». La colonisation de s’arrête pas à la conquête de territoires. Militaires, missionnaires et marchands qui envahissent le continent vont piller les biens culturels africains. Des statuettes, des trônes, et des milliers de masques sont saisis par les officiers coloniaux sans le consentement des autorités traditionnelles et des populations locales.

Destinés à remplir les musées européens et enrichir les collections privées, ce sont, au début du XXe siècle, des centaines de milliers d’objets qui arrivent en Europe. Historien de l’art, Philippe Dagen établit le constat suivant : « Ces objets sont saisis par des gens qui ne leur trouvent aucune qualité. Il existe toute une littérature coloniale dans les années 1880-1890, des textes écrits par des officiers le plus souvent, et à chaque fois qu’ils abordent la question des objets c’est pour dire que ce sont des objets grossiers, mal taillés, obscènes, caricaturaux. On leur refuse toute qualité artistique, on ne fait aucun effort pour se demander simplement pourquoi ils ont été exécutés. On les prend et on les méprise. »

Dépossédés de toute dimension artistique ou spirituelle, les objets pillés apparaissent le plus souvent comme des trophées militaires. Ce mépris s’explique par l’arrogance d’une civilisation européenne qui construit une raciologie inégalitaire à partir de l’idée de la supériorité de la race blanche et de l’infériorité consécutive des autres races. Cette raciologie inégalitaire oblitérera pendant des décennies le regard que porteront les puissances coloniales sur l’Afrique.

Une prise de conscience tardive

Le pillage systémique, c’est-à-dire érigé en système, des objets et par les puissances coloniales a longtemps été occulté, même si, à partir des années 1960, au moment des indépendances, plusieurs voix africaines se font entendre pour réclamer la restitution de leur patrimoine culturel. Cette demande a une dimension hautement symbolique, il ne s’agit pas d’une simple restitution.

Dès 1965, le poète et journaliste béninois Paulin Joachim, dans un article intitulé « Rendez-nous l’Art nègre ! » (1), considère que les jeunes nations africaines qui viennent d’accéder à l’indépendance, doivent, pour se construire et se tourner vers l’avenir, renouer avec leur patrimoine immatériel (traditions, coutumes, religions, croyances, langues) et retrouver leur patrimoine matériel (objets utilitaires, créations artistiques, objets spirituels et/ou politiques).

Lorsque les pays africains font leurs premières demandes de restitution, ils vont se heurter au réflexe défensif des musées européens, à l’égoïsme des collectionneurs privés et à l’appât du gain des marchands d’art. Dans les années 1980, le débat sur la restitution tombe dans l’oubli. Pour avancer sur la question de la restitution, le président de la République française, Emmanuel Macron (2), commande un rapport (3) à deux chercheurs, Bénédicte Savoy, historienne de l’art, et Felwine Sarr, écrivain et éditeur sénégalais économiste et professeur.

Ce rapport montre que, depuis le début du XXè siècle, les musées européens, – Berlin, Paris, Londres, Bruxelles -, voient s’accumuler les pièces venues d’Afrique qui seront exposées dans leurs collections publiques. Jusqu’à présent, très peu de biens culturels sont retournés en Afrique, 90 % du patrimoine culturel subsaharien étant éparpillé hors du continent.

Le long processus de restitution (2019-2025) du « Tambour parleur »

La restitution du « Tambour parleur » a été officiellement demandée à la France par la République de Côte d’Ivoire en 2019. Le 8 octobre 2021, à Montpellier, à l’occasion du sommet Afrique-France, le président français, Emmanuel Macron, a confirmé que l’objet avait vocation à être restitué. Le 18 novembre 2024, au musée du quai Branly, a été signée une convention de dépôt de 5 ans du « tambour parleur » de la communauté Atchan au Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire (MCCI), afin de permettre la présentation de l’objet au public au sein du musée d’Abidjan, Il s’agit d’une première étape avant le transfert définitif de propriété de l’objet à la Côte d’Ivoire. Il faut, pour cela, une loi spécifique voté par le Parlement français. C’est chose faite.

Le lundi 7 juillet 2025, le parlement français a adopté à l’unanimité une loi permettant la restitution du tambour parleur « Djidji Ayôkwé » à la Côte d’Ivoire, 6 ans après la demande ivoirienne. Cette restitution n’est pas un simple retour, il s’agit d’une réappropriation culturelle et d’une reconnaissance par une ancienne puissance coloniale qu’il existe bien une identité africaine avant la colonisation.

Le « tambour parleur » est à la fois un objet utilitaire (il prévenait les populations Ebriés de la lagune d’Abidjan à l’approche d’un envahisseur), ethnique (il représente les Atchans, « Djidji Ayokwé » signifiant « bois sculpté en forme de panthère » en atchan), spirituel (il est doté d’un esprit) et esthétique (il est en bois sculpté).

Le débat sur l’identité culturelle de l’Afrique

Il existe une histoire de l’Afrique. Cette histoire est faite d’un très grand nombre de petits Etats, d’une multitude de chefferies, mais aussi de grands royaumes (Mali, Kongo, Zoulou…), de sociétés politiques structurées, socialement organisées, économiquement prospères et culturellement riches. L’histoire de l’Afrique, qui est une histoire comme les autres, va changer au XVè siècle avec l’irruption violente de la colonisation portugaise qui s’empare de la côte du Golfe de Guinée et du commerce de l’or (l’Afrique est le fournisseur du monde).

Longtemps tenue à l’écart de l’Eurasie (Inde, Chine, Europe), le continent va alors susciter les convoitises des puissances de l’époque. Colonisée, l’Afrique sera privée de son identité. La bibliothèque coloniale, écrite par les militaires, les missionnaires, les marchands et les aventuriers, montre que le continent est devenu un simple objet exotique dépossédé des valeurs, des modes de pensée et d’expression, des traditions, des croyances, des objets qui fondent une identité.

La réappropriation de son patrimoine culturel et spirituel permet à l’Afrique de retrouver une mémoire collective et historique précoloniale. C’est par cette appropriation de son patrimoine immatériel et matériel qu’elle redeviendra elle-même. La puissance est aussi la puissance de l’identité culturelle.


(1) Article paru dans la revue « Bingo ».
(2) Lors de son discours prononcé devant des étudiants à l’Université de Ouagadougou, au Burkina Faso, le 28 novembre 2017, Emmanuel Macron avait souhaité que, « d’ici à cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ».
(3) Rapport rédigé par l’écrivain sénégalais Felwine Sarr, économiste et professeur à l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis (Sénégal), et Bénédicte Savoy, historienne de l’art française à l’Université technique de Berlin : « La restitution du patrimoine culturel africain – Vers une nouvelle éthique relationnelle », 29 novembre 2018

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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