Politique

Chronique du lundi – L’Afrique peut-elle s’inventer un destin ?

Par Christian Gambotti12 mai 2025

Petit détour par Victor Hugo, Napoléon III et Houphouët-Boigny

J’ai toujours admiré Victor Hugo, l’écrivain et l’homme politique. L’écrivain nous laisse une œuvre magistrale. L’homme politique a toujours combattu pour défendre les idées de progrès. Deux textes de Victor Hugo échappent à mon admiration : un pamphlet et un Discours. Le pamphlet, « Napoléon Le Petit », a contribué à donner de Napoléon III une image négative aux yeux de l’Histoire, alors que le Second empire, dans sa période libérale à partir de 1860, permet la relance de la croissance, l’industrialisation et la modernisation de la France. À partir de 1862, sa politique sociale étant particulièrement audacieuse et novatrice, Napoléon III obtient le soutien des classes populaires. A mes yeux, Napoléon III incarne une modernité qui se caractérise par le choix de l’économie libérale et du libre-échange et qui attribue à l’Etat un rôle protecteur des plus faibles. Je pense à cette phrase de Félix Houphouët-Boigny qui fera le choix de l’économie libérale et du libre-échange sans renoncer au social : « Certes, nous ne sommes pas un pays socialiste, mais notre ambition est de réaliser (…) un social des plus hardis ».

Le Discours est ce fameux « Discours sur l’Afrique » prononcé par Victor Hugo en 1879. En 1848, l’esclavage est aboli dans les colonies françaises ; trente ans plus tard, Victor Hugo, alors sénateur, préside un banquet commémorant cet événement. Esprit progressiste, Victor Hugo a toujours défendu les peuples opprimés. Il milite pour l’abolition de l’esclavage. En 1859, il prend la défense de John Brown, abolitionniste américain condamné pour avoir appelé à l’insurrection armée contre les esclavagistes. Hugo écrit au rédacteur en chef d’un journal : « Il n’y a sur terre ni Blancs ni Noirs, il y a des Esprits ». Or, le « Discours sur l’Afrique » de 1879 devient, paradoxalement, une justification de la colonisation. Pour Victor Hugo, « L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire ». Il invite les peuples dits « civilisés » à s’emparer de l’Afrique : « Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. »

Ce regard que porte Victor Hugo sur l’Afrique, doublé du jugement qui sera celui de Kant sur les races, – la raciologie inégalitaire de Kant se construit sur l’idée de la supériorité de la race blanche et de l’infériorité consécutive des autres races -, oblitérera pendant des décennies le regard que porteront les puissances coloniales sur l’Afrique. Ce regard oblitéré se retrouvera dans le confus Discours de Dakar prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » Sarkozy prononce alors ce jugement terrible sur l’imaginaire africain : « Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. (…) Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »

Depuis les indépendances, l’Afrique cherche à s’inventer un destin ou, plus précisément, des Etats-nations vont chercher à s’inventer un destin, chaque Etat choisissant son propre chemin pour surmonter la complexité des sociétés africaines et leurs fracturations ethniques. La Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny choisira de construire son indépendance avec l’ancienne puissance coloniale. La Guinée de Sékou Touré, dès 1958, choisira la rupture avec l’ancien colonisateur : « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage. » En réalité, l’indépendance politique des années 1960 est une fausse indépendance, les jeunes Etats-nations africains restent les jouets et le terrain de guerre des deux grands blocs qui se partagent le monde, le monde libre et le monde communiste. L’effondrement de l’URSS en 1991 et l’avènement de la mondialisation ne changent rien pour l’Afrique. Les mauvaises nouvelles venues d’Afrique s’accumulent. L’Afrique est-elle mal partie, comme le dit, en 1962, sans son livre « L’Afrique noire est mal partie », l’agronome René Dumont, qui décrit méthodiquement les handicaps du continent africain.

L’Afrique peut-elle s’inventer un destin?

Il est temps, pour l’Afrique de s’inventer un destin. Tous les observateurs ont cru que ce destin était en train de se créer avec l’entrée dans le XXIè siècle. Deux livres témoignent que, désormais, l’Afrique évolue, se transforme et qu’elle prend enfin la place qui doit être la sienne sur la scène internationale et dans la dynamique des échanges commerciaux mondiaux : « Le Temps de l’Afrique » de Jean-Michel Severino et Olivier Ray (Ed. Odile Jacob, 2011) et « AfricaFrance – Quand les dirigeants africains deviennent les maîtres du jeu » d’Antoine Glaser (Ed. Fayard, 2014) Dans ces deux livres, les bonnes nouvelles venues d’Afrique s’accumulent. Ces deux livres font ressortir, à l’entrée du XXIè siècle, les forces que l’Afrique recèle et les espoirs qu’elle suscite jusqu’à devenir le moteur de l’économie mondiale. Pour Antoine Glaser, l’Afrique, autrefois marginalisée, oubliée, parce qu’elle est devenue un formidable enjeu géoéconomique, géoéconomique et géostratégique, est désormais courtisée par le monde entier qui « trépigne dans [la] salle d’attente » des dirigeants africains. Il n’est pas sûr que les choses soient aussi simples. Pour ma part, je ne suis ni « afro-pessimiste », lorsque je regarde la somme des mauvaises nouvelles venues d’Afrique (menace du terrorisme djihadiste et coups d’Etat militaires au Sahel, guerres oubliées, crise climatique, insécurité alimentaire, etc.) ; ni « afro-optimiste », lorsque je constate que de nombreux Etats africains possèdent tous les atouts pour faire du continent une puissance émergente dans un monde multipolaire. L’Afrique-puissance peut voir le jour à condition qu’elle sache s’adapter au nouvel ordre mondial qui est en train de se construire depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis en janvier 2025. Nous sommes, depuis ces deux dates, entrés dans une ère nouvelle, ce qui nous oblige à sortir des grilles de lecture qui étaient celles du vieux monde.

Le parallèle me semble évident entre la situation de l’Europe et celle de l’Afrique. Paresseuse et naïve, l’Europe a longtemps compté sur le marché chinois pour sa croissance, le gaz russe pour alimenter son industrie et le bouclier militaire américaine pour sa sécurité. L’Europe a oublié de se réinventer, incapable de se concevoir en Europe-puissance. L’Afrique a toujours compté sur l’Aide publique au développement, les prêts des bailleurs de fonds internationaux (FMI, Banque Mondiale), les investissements chinois et l’appui des forces militaires étrangères pour assurer sa sécurité contre le terrorisme. Au fur et à mesure de son développement, contrairement à l’Asie du Sud-Est, l’Afrique a oublié de se créer un destin, accumulant les retards dans tous les domaines. L’égoïsme des pays riches n’a pas permis à l’Afrique de s’émanciper, enfermant le continent dans la spirale sans fin de l’endettement et de la renégociation des dettes. L’Europe, l’Afrique et le monde sont désormais déstabilisées par trois ans de guerre en Ukraine et trois mois de gouvernance agressive de Donald Trump.

L’Afrique est invitée par Poutine à participer à sa guerre contre l’Occident en rejoignant le « Sud global », un nouvel acteur de la géopolitique mondiale. L’émergence du « Sud global », devenu une réalité palpable avec la création des BRICS, un événement important, marque le retour d’une dissidence entre le Sud et l’Occident. L’Afrique doit éviter de tomber dans le piège que représente la configuration d’un « Sud global » qui n’existerait que comme représentation géopolitique avec une seule fonction, être une machine de guerre antioccidentale. Il ne s’agit pas, pour l’Afrique, de retourner aux vieux jours du vieux monde, ni à la mentalité de la « Guerre froide ». L’Afrique est en droit d’interroger l’ancien ordre mondial, façonné par la puissance militaire, économique et financière de l’Occident. En même temps, elle doit savoir profiter des tensions géopolitiques actuelles, des guerres économiques d’une violence inouïe que se livrent les grandes régions du monde et de la recherche effrénée de chaînes d’approvisionnement plus résilientes et plus sûres pour se créer un destin en diversifiant ses partenaires. L’Amérique de Trump est un allié précieux pour tous les pays africains qui possèdent des minerais et des terres rares. Aux Etats africains de bien gérer la diplomatie transactionnelle trumpienne, les accords avec la Chine de Xi Jinping et les offres alternatives de développement venues d’Europe, d’Inde ou des monarchies pétrolières. L’Afrique est aujourd’hui connectée à la planète entière, elle possède le capital humain et les richesses naturelles qui lui permettent de s’inventer un destin. Pour cela, les Etats africains doivent bien comprendre le basculement actuel du monde et le monde doit comprendre qu’il a besoin d’une Afrique prospère.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

📱 Version mobile accélérée (AMP)

Voir la version complète avec commentaires