vers l’emergence
Comment libérer le potentiel économique de l’Afrique ? C’est à cette question que cherche à répondre l’ouvrage collectif que dirige Soufyane Frimousse (1), « L’Afrique autrement – Promesses d’une recherche en mouvement ». Pour les auteurs de l’ouvrage, il ne s’agit pas de suivre ou d’imiter des modèles de développement venus d’ailleurs, mais de sortir des paradigmes dominants en créant un horizon africain. Il faut, pour cela, partir des réalités africaines et assumer une rupture épistémologique, afin de produire des savoirs nouveaux qui vont permettre un développement endogène.
L’Afrique doit passer d’un savoir subi qui a conduit, jusqu’à présent, à imiter les modèles de développement proposés par des puissances extérieures depuis la colonisation et dans les années postcoloniales. L’indépendance politique des années 1960 a montré ses limites, car elle n’était pas adossée à une deuxième indépendance, l’indépendance économique. Aujourd’hui, l’Afrique doit refuser de dépendre totalement de l’un des trois blocs antagonistes : le bloc occidental, le bloc chinois et le bloc russe. Elle doit commercer des trois côtés et nouer des coopérations internationales et des alliances, bilatérales ou multilatérales, qui vont lui permettre de construire son propre modèle de développement. Dans cette chronique, je me propose de définir ce nouvel horizon africain en interrogeant les mots-clefs suivants : « souveraineté », « abondance » et « émergence ».
« Souveraineté »
Le nouvel ordre mondial qui se construit est marqué par le retour des tensions internationales et la montée des rivalités politiques, économiques, culturelles, numériques et informationnelles. La souveraineté de l’Afrique se joue dans sa capacité à protéger ses intérêts et maîtriser ses dépendances. Elle doit savoir exploiter, notamment dans les secteurs stratégiques (énergies fossiles, minerais), ses matières premières brutes, les transformer localement, les exporter.
Dans tous les domaines, elle doit concevoir, innover et former. La souveraineté de l’Afrique se joue sur son sol, dans le secteur traditionnel de l’agriculture ; elle se joue dans son sous-sol avec l’exploitation de ses immenses richesses minérales qui doit profiter aux Etats africains et aux populations ; elle se joue dans l’amélioration de son système éducatif, la performance de ses laboratoires de recherche et de ses centres d’ingénierie ; elle se joue dans sa capacité à se doter des infrastructures numériques dont elle a besoin ; elle se joue dans la force innovante de ses start-up ; elle se joue dans la capacité de ses think tanks à tenir la promesse d’une recherche en mouvement ; elle se joue dans la capacité du continent à maîtriser son endettement (la Chine reçoit aujourd’hui plus de remboursements de dette de la part de l’Afrique qu’elle n’accorde de nouveaux prêts) ; elle se joue dans la mise en œuvre des pratiques de gouvernance vertueuse, afin d’éviter la création d’un environnement opaque et permissif qui favorise la prédation des ressources et la corruption au détriment de la justice sociale, de l’amélioration des conditions de vie des populations et du développement du continent.
La souveraineté est le pilier de l’émancipation de l’Afrique et l’innovation est le pilier de la souveraineté. Innover, tel est le maître-mot de la souveraineté, mais il faut innover, moderniser, sans être soumis à la domination ou au contrôle de forces extérieures à l’Afrique.
« Abondance »
Il revient à l’Afrique d’écrire sa propre grammaire de la gestion de l’« abondance ». L’abondance existe en Afrique, c’est celle des richesses naturelles. Je prends le terme d’« abondance » au sens où l’entendent Ezra Klein et Derek Thompson dans leur livre « Abundance », publié en mars 2025 aux Etats-Unis. Pour Ezra Klein et Derek Thompson, les crises politiques et sociales contemporaines s’expliquent par l’incapacité des Etats et du secteur privé à produire des richesses. La production doit provenir d’un double mouvement : celui des investissements publics massifs et des investissements privés tout aussi massifs sans que la question sociale ne disparaisse dans l’angle mort du profit.
Le cadre néo-libéral est insuffisant pour produire du social, le cadre de l’économie socialiste est insuffisant pour produire de l’abondance. La grammaire de l’abondance que doivent écrire les Etats africains repose sur une contradiction : d’un côté, répondre à une politique de la demande, à travers la redistribution, la régulation, la correction des externalités et la production de biens essentiels (santé, éducation, logement, etc.), de l’autre, favoriser une politique de l’offre en dérégulant l’économie au profit du secteur privé qui, mieux que l’Etat, est en capacité de produire davantage de biens se consommation.
La matrice intellectuelle de l’ « abondance » est évidemment le « produire plus ». Mais comment « produire plus » sans tomber dans le vieux productivisme qui, après avoir détruit la planète en niant le défi écologique, peut détruire l’Afrique en niant les crises climatiques ? Ni l’Etat, ni le secteur privé n’ont le monopole de l’efficacité dans la mise en œuvre d’une politique de l’abondance. Si l’État doit être suffisamment présent, il ne peut être omniprésent et omniscient au point d’étouffer la capacité d’adaptation et d’innovation du secteur privé.
C’est cette grammaire nouvelle du principe de complémentarité entre l’Etat et le secteur privé que doit écrire l’Afrique. La promesse de croissance durable et de développement inclusif doit être tenue en tenant compte d’un fait nouveau : le vieux débat doctrinal sur la taille de l’Etat et celle du secteur privé dans la production et la gestion de l’abondance a perdu sa pertinence idéologique. Mais, en Afrique, comme partout sur la planète, alors que l’économie doit sans cesse s’adapter, rien ne peut être fait sans l’Etat, rien ne peut être fait sans le secteur privé.
« Emergence »
Le mot « émergence » est un mot fourre-tout qui ne signifie pas grand-chose. Si l’on pose, comme marqueurs de l’émergence, une croissance économique rapide, une transition structurelle des mécanismes de production et de redistribution des richesses, une urbanisation accélérée, une évolution démographique dynamique et la stabilité politique, de nombreux Etats africains sont bien sur la voie de l’émergence. Les obstacles systémiques majeurs, structurels et économiques sont peu à peu levés avec des investissements publics massifs qui ont permis de combler le déficit d’infrastructures dans les domaines du transport et de l’énergie, poursuivre la diversification de l’économie africaine avec une trajectoire vers l’industrialisation, afin de sortir de la dépendance aux matières premières.
Mais, rien n’est acquis : l’Afrique n’est qu’au début d’une industrialisation et d’une transformation locale encore insuffisantes ; elle est loin d’une création massive d’emplois dans l’économie formelle, alors que la pression démographique est de plus en plus forte avec une jeunesse de plus en plus nombreuse ; elle subit de plein fouet les changements climatiques avec, pour conséquence, une baisse de la productivité des terres agricoles, qui met en danger sa sécurité alimentaire ; elle est sous la menace d’une instabilité politique chronique.
L’émergence est, bien entendu, celle de chaque Etat africain, mais c’est aussi celle du continent. Encore faut-il lever les obstacles politiques qui freinent la coopération intra-africaine.
1⦁ Soufyane Frimousse – Maître de conférences habilité à diriger des Recherches, chercheur associé chaire ESSEC Business School sur le Changement et à l’IAE Corse (Université Pasquale Paoli).
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org