La France reconnaît enfin sa « guerre répressive » au Cameroun (1945-1971). Archives, massacres, mémoire et limites d’une reconnaissance historique.
La France reconnaît officiellement avoir mené une « guerre répressive » au Cameroun entre 1945 et 1971. Dans une lettre adressée à Paul Biya, Emmanuel Macron admet un épisode longtemps occulté de l’histoire coloniale française. Retour, avec deux historiens de la commission mixte franco-camerounaise, sur ces massacres, les archives inédites et les limites de cette reconnaissance.
Dans un courrier officiel signé d’Emmanuel Macron et adressé à Paul Biya, rendu public mardi 12 août 2025, le président français reconnaît que son pays a mené « une guerre répressive » au Cameroun contre des mouvements insurrectionnels. Et ce, à la suite des travaux de la Commission mixte pluridisciplinaire mise en place par les deux États et composée d’historiens français et camerounais. Une commission qui a effectué des recherches entre 2023 et 2024 pour enquêter sur le rôle et l’engagement de la France dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d’opposition au Cameroun de 1945 à 1971.
Pour en savoir davantage sur ce sujet brûlant, nous avons échangé avec deux des historiens qui ont pris part aux travaux. Il s’agit du Franco-britannique de 43 ans, Vincent Hiribarren, maître de conférences à King’s College de Londres, et de l’historienne camerounaise de 47 ans, Laure Ngo Nlend, en poste à l’Université de Douala. Elle est aussi spécialiste d’histoire contemporaine, avec un accent sur les rencontres interculturelles en contexte de missions chrétiennes.
Regards croisés de deux historiens : l’un français et l’autre camerounaise, avec lesquels nous avons échangé sur « les violences répressives » entre 1945 et 1971, ayant conduit quelquefois à des « tueries en masse », au pays de Paul Biya, avant et après l’indépendance du Cameroun.
Le travail de recherches
« Grâce à un travail d’équipe sous la direction de l’historienne Karine Ramondy, j’ai pu travailler avec six collègues français et sept collègues camerounais. Je dois dire qu’il existe très peu de grands projets scientifiques réunissant autant de chercheurs à parts égales entre deux pays. Ce travail s’est fait sans interférence politique aucune et a abouti à un ouvrage de 1035 pages publié en français en janvier 2025 et en janvier 2026 en anglais aux Éditions Hermann. Ce livre d’histoire, en accès libre, effectue un vrai travail de mémoire, que ce soit en France où cette guerre est restée très largement inconnue (malgré des publications précédentes), ou au Cameroun où ce travail était évidemment très attendu », indique d’emblée Vincent Hiribarren, membre de cette commission pluridisciplinaire franco-camerounaise co-présidée par la chercheuse française Karine Ramondy et l’artiste chanteur camerounais Blick Bassy.
Cette commission comprenait deux volets : l’un artistique, dirigé par le chanteur Blick Bassy, et l’autre scientifique, conduit par Karine Ramondy, historienne française. Ce second volet, auquel a participé Laure Ngo Nlend, comprenait 14 chercheurs appartenant à parité égale aux deux nationalités et issus de générations différentes.
Ce volet scientifique, selon l’historienne camerounaise, a reçu pour mission de rédiger un rapport scientifique afin de faire avancer la connaissance collective de cet épisode répressif : fournir une analyse historique et historiographique du rôle de la France avant et après l’indépendance, réaliser un inventaire des ressources écrites et orales, étudier les formes de répression sur les populations civiles, établir une cartographie des lieux de violence et des lieux de mémoire existants, et proposer des actes mémoriels à l’issue du travail scientifique.
Ce que dit clairement le rapport
De son côté, Vincent Hiribarren, maître de conférences à King’s College London, dit avoir vécu ces (presque) deux ans de travail comme une reconnaissance d’une partie du passé violent de la France : « mieux vaut tard que jamais ». Par ailleurs, regrette-t-il, « évidemment, nombre de phénomènes de domination politique, économique et culturelle analysés dans notre travail ne figurent pas dans la lettre du président français. On pourrait penser à l’assassinat de Félix-Roland Moumié à Genève en 1960 par William Bechtel, un agent des services secrets français. Autre aspect de la domination de la France qui ne figure pas dans cette reconnaissance : les autorités coloniales n’ont jamais hésité à manipuler et corrompre le monde politique camerounais pour arriver à leurs fins. Mais après tout, je suis historien et non politicien. J’ai évidemment des idées politiques mais ne fournis ni jugement, ni bilan moral dans mon travail. Ce que je constate est que notre travail scientifique a un impact politique, ce qui est finalement relativement rare ».
L’historien français mentionne que les troupes coloniales françaises avaient pour mission de trouver et de tuer les principaux dirigeants indépendantistes pour mettre fin le plus rapidement possible à cette guerre. À cet effet, poursuit-il, « l’assassinat de Um Nyobè en particulier a revêtu (et revêt encore aujourd’hui) un symbole particulier. En faisant disparaître son corps dans une dalle de béton, l’armée française a voulu empêcher sa famille de faire son deuil. Ce choix délibéré avait pour but de déstabiliser l’Union des Populations du Cameroun (UPC) mais aussi la société camerounaise dans son ensemble ».
Sur le sujet, Laure Ngo Nlend apporte un complément en précisant que, à l’exception de Félix Roland Moumié, président de l’UPC assassiné le 3 novembre 1960 à Genève suite à un empoisonnement pour lequel le président Macron récuse la responsabilité française, les trois autres leaders de l’UPC pour lesquels l’équipe de travail a recommandé des reconnaissances nominatives, sont mentionnés dans la lettre du président français.
Cette fin de non-recevoir d’Emmanuel Macron s’appuie, selon elle, « sur l’absence de preuves directes reliant le gouvernement français à cet assassinat. Pourtant, grâce à des archives inédites, le rapport a clairement établi la main cachée des services secrets français derrière la mort de Moumié qui, pour cela, a eu recours aux services d’un agent secret, William Bechtel, travaillant sous couverture. La commission a pu établir une chaîne de prises de décisions ayant conduit à l’élimination de Moumié. Cette chaîne inclut les services secrets français à l’initiative de l’action, puis l’Élysée via Foccart qui donne l’ordre, et William Bechtel à travers “La Main rouge” qui exécute ».
« La Main rouge », précise-t-elle, est une organisation fictive à laquelle ont eu recours par le passé les services secrets français pour exécuter des opérations clandestines telles que des éliminations physiques. William Bechtel a souvent été en service commandé pour la « Main rouge » avant et après l’assassinat de Moumié. Il avait donc le profil, les moyens, mais surtout, l’opportunité pour cela.
Malheureusement, il s’agit d’une action sous couverture et donc sans preuves directes, ce qui permet aujourd’hui au président français de récuser la responsabilité de la France. Elle affiche la déception totale de toute l’équipe : « nous en sommes déçus », tout en espérant que cette récusation du président français provoque chez les autorités camerounaises la volonté de lever toute équivoque sur cette affaire en donnant aux chercheurs l’opportunité d’accéder aux archives de la police, ainsi qu’aux archives de la présidence de la République du Cameroun, auxquelles ils n’ont pas eu accès pendant leur travail.
Au terme de deux années de travail alternant des séjours de recherche en France et au Cameroun, l’équipe a pu accéder à 8859 pages d’archives publiques dont 555 documents déclassifiés, nous apprend Laure Ngo Nlend. Le rapport a également bénéficié d’importants documents inédits issus de fonds privés. Par ailleurs, l’historienne camerounaise nous informe que l’équipe à laquelle elle a appartenu a utilisé une centaine de témoignages recueillis dans les deux pays, dont certains cédés par le volet artistique.
« Le rapport scientifique de plus d’un millier de pages que nous avons présenté aux présidents Paul Biya du Cameroun et Emmanuel Macron de France est le résultat d’une co-écriture faite de débats et de concertation. Il comprend quatre sections prises en charge de façon partagée par l’ensemble de l’équipe qui les ont relues et commentées. Le travail d’écriture s’est accompagné de productions graphiques à l’origine de nombreux supports cartographiques », a-t-elle ajouté.
Réaction de la classe politique et des opinions nationales française et camerounaise
Pour l’historien français Vincent Hiribarren, âgé de 43 ans, la classe politique française semble reconnaître le travail de mémoire du président Emmanuel Macron depuis son premier mandat. Selon lui, que ce soient les œuvres d’art volées en Afrique pendant la période coloniale, la guerre d’Algérie ou le rôle de l’armée française dans le génocide rwandais dans les années 1990, le président français semble vouloir se démarquer de ses prédécesseurs.
Quant à la population française, il pense qu’il est encore sans doute trop tôt pour qu’elle se prononce sur la guerre du Cameroun, dont les effets de la colonisation en général sont méconnus. C’est pourquoi il propose la création de ressources pédagogiques pour les enseignants du secondaire. L’enjeu est dans la formation et notre travail fournit des outils (avec par exemple ses nombreuses cartes) pour le faire : « évidemment, les descendants des colonisés, aujourd’hui citoyens français, portent un tout autre regard sur cette période et nous espérons aussi que notre travail pourra répondre à certaines de leurs questions ».
En revanche, du côté du Cameroun, Laure Ngo Nlend nous informe que la publication du rapport de la commission a suscité des réactions très contradictoires. Accueilli à grande pompe au cours d’une cérémonie protocolaire et très médiatisée par le président de la République, cet accueil officiel a permis de donner un large écho au rapport dont les membres ont été reçus dans les médias locaux, nationaux et internationaux.
Elle déplore cependant que ces invitations aient aussi servi de prétexte aux acteurs politiques ainsi qu’aux personnalités de la société civile, soit pour défendre le bilan historique du régime en place, soit pour alimenter des procès contre le gouvernement français : « Le rapport a surtout fait l’objet d’une médiatisation à charge et très biaisée. Les commentateurs, se prévalant d’une autorité sur le sujet mais sans une connaissance préalable du contenu du rapport, ont diffusé des analyses erronées qu’ils ont prêtées aux membres de la commission, accusés, avec la complicité gouvernementale, d’être des instruments de la perpétuation de l’impérialisme français au Cameroun. Dans un contexte économique et social particulièrement difficile mettant en cause la responsabilité politique du régime en place, contre lequel s’élève de plus en plus la contestation populaire, de telles accusations trouvent un écho favorable auprès du public où, malheureusement, elles prospèrent au détriment du contenu du rapport qui tarde encore à être entendu ».
Elle précise que des initiatives sont toutefois menées par les membres de la commission visant à en assurer une diffusion sereine et pédagogique, et se poursuivent dans des universités au Cameroun, en France, en Belgique, en Suisse et en Angleterre.
« La France a eu recours à la violence pour maintenir sa présence », regrette l’historien français Vincent Hiribarren
Évoquant l’hypothèse de l’indemnisation des nombreuses familles des victimes de cette sombre période coloniale avec nos deux interlocuteurs, le Franco-britannique Vincent Hiribarren a dit : « n’étant ni juges, ni politiciens, nous n’avons pas pu faire de proposition de réparation financière. Ce que nous proposons est un livre d’histoire qui permet de lire les témoignages des victimes qui ont survécu ou de leurs parents ainsi que les archives qui parlent de cette guerre. Trouver les mots pour parler de ce passé colonial n’a pas toujours été facile et notre équipe, composée de Camerounais et de Français de plusieurs générations, a, je l’espère, pu les trouver ».
L’historienne camerounaise Laure Ngo Nlend précise que la lettre de mission remise par les présidents demandait des propositions en vue de la mise en œuvre de gestes mémoriels afin d’assurer une transmission de cette mémoire. « Ce que nous avons fait en suggérant que les lieux de crimes que nous avions identifiés et étudiés soient aménagés en vue d’en faire des lieux de mémoire. La commission a également recommandé l’érection de stèles et de monuments en hommage à la mémoire des victimes de cette guerre. Nous avons également pensé que la reconnaissance de cette guerre devait se traduire par l’érection de circuits mémoriels et de journées commémoratives. En tant qu’historiens au fait des implications et enjeux multiformes que peut prendre le travail de mémoire, nous ne pouvions aller au-delà sans empiéter sur des aspects qui ne relèvent pas de notre compétence ».
Un passé colonial plus large
Au-delà du Cameroun, nous avons évoqué lors de nos échanges plusieurs autres cas, dont celui de la Côte d’Ivoire qui a aussi connu des répressions violentes de l’armée coloniale, aussi bien contre la classe politique que contre des populations civiles.
En juin 1910, deux massacres de populations civiles désarmées eurent lieu à quelques jours de distance, dans les régions des Abbey et des Attié, au sud-est du pays. Ce carnage a été baptisé « les massacres de Diapé et de Makoundié ». À cela s’ajoute l’assassinat du nationaliste ivoirien Victor Biaka Boda, le 28 janvier 1950, dans la région de Bouaflé, à l’âge de 37 ans, un crime attribué à l’armée coloniale française.
À Madagascar en 1947, un soulèvement populaire a été réprimé avec violence par les forces coloniales françaises. Pareil au Sénégal, où a eu lieu le 1er décembre 1944 le « massacre » du camp de Thiaroye, près de Dakar, réprimé dans le sang. Tout comme la guerre d’Algérie et celle d’Indochine menées par l’armée française. Enfin, la guerre civile du Biafra au Nigeria (1967-1970), un conflit qui a aussi fait de nombreuses victimes et dans lequel la France a pris fait et cause pour les sécessionnistes. Face à tout cela, que répondent nos historiens à ceux qui estiment aujourd’hui que la France traîne un passé « d’État voyou » ?
L’historien français Vincent Hiribarren coupe court : « la France a eu recours à la violence pour maintenir sa présence mais la liste est malheureusement plus longue ».
Maître de conférences à King’s College de Londres, au Royaume-Uni, il dit enseigner ces faits historiques à ses étudiants. « Colonisation et violence sont intimement liées. L’oublier reviendrait à nier l’histoire de toutes les populations colonisées par les Européens, que ce soit en Amérique, en Asie et évidemment en Afrique. C’est ce que j’enseigne chaque année à mes étudiants », avance-t-il, avant de conclure : « et oui, dans tous les pays que vous avez cités, la France a eu recours à la violence pour maintenir sa présence, mais la liste est malheureusement plus longue. C’est bien pour cela que notre travail invite à comparer la guerre du Cameroun avec d’autres parties du monde colonisé. Nous avons pu établir des liens avec la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie. Des parallèles peuvent même être faits avec la répression des Mau-Mau au Kenya. Nous espérons ainsi que de futurs historiens pourront continuer notre travail comparatif ».
Sur ce dernier point, l’historienne camerounaise Laure Ngo Nlend de l’Université de Douala, également membre de la Commission mixte pluridisciplinaire sur le rôle et l’engagement de la France au Cameroun, a préféré ne pas se prononcer.
Claude Dassé