Économie

Compétitivité du transport aérien ivoirien : Abidjan se donne les moyens de ses ambitions

Par Yaya Kanté9 avril 2026

L’atelier national qui s’est ouvert ce jeudi 9 avril 2026 à la Maison de l’entreprise (CGECI) à Abidjan marque un tournant décisif dans la stratégie de développement du secteur aérien en Côte d’Ivoire. Ministres, experts internationaux, compagnies aériennes et opérateurs privés ont répondu à l’appel pour bâtir ensemble le hub de demain.

Abidjan, jeudi 9 avril 2026. Il n’était pas encore dix heures du matin lorsque la salle Jewels de la Maison de l’entreprise, siège du Patronat ivoirien (CGECI) sur le Plateau, a commencé à se remplir d’un parterre inhabituel : directeurs généraux de l’État, représentants de compagnies aériennes, experts africains de l’aviation civile, délégués des ministères du Sénégal et du Togo, agences de voyage et gens de presse. Un seul sujet réunissait tout ce monde : faire décoller durablement la compétitivité du transport aérien ivoirien.

L’atelier national sur la compétitivité du transport aérien en Côte d’Ivoire, organisé par la Direction Générale du Transport Aérien (DGTA), s’est officiellement ouvert sous les auspices du ministre des Transports et des Affaires Maritimes, M. Amadou Koné, représenté pour la circonstance par son directeur de cabinet, M. Dioman Coné. Une cérémonie sobre, mais traversée par une conviction partagée : l’heure n’est plus au constat. Elle est à l’action.

La DGTA plante le décor

C’est M. Hamed Coulibaly Djibril, directeur général du Transport Aérien et organisateur de l’atelier, qui a été le premier à prendre la parole pour situer le contexte de ces deux jours de travaux. D’emblée, il a ancré son propos dans la mission régalienne de la DGTA, tout en soulignant la portée collective de la démarche engagée.

Il a rappelé que l’atelier, fruit d’instructions directes du ministre Amadou Koné, ne saurait se réduire à un exercice de style administratif. Quatre groupes de travail ont été constitués pour balayer les grands axes de la compétitivité : la fiscalité aérienne, la qualité de service, le développement des compagnies aériennes et la stimulation de la demande, et enfin la durabilité environnementale.

« La non-collaboration n’est pas une solution. Quelle que soit la position de chacun, le dialogue ne doit jamais être rompu afin que nous mettions en place un système fort. Je reste convaincu que nous pouvons y arriver ensemble. »

Il a aussi tenu à remercier nommément l’ensemble des partenaires qui ont contribué à la préparation des travaux : les administrations des douanes, de la fiscalité, les entreprises du secteur aéroportuaire, les agences de voyage, ainsi que les équipes de la DGTA et de la communication du Ministère.

Antoine Démentoré (CAFAC / Union africaine) : six recommandations pour un secteur en mutation

La parole a ensuite été donnée à M. Antoine Démentoré, expert en transport aérien mandaté par la Commission Africaine de l’Aviation Civile (CAFAC) et l’Union africaine. Fin connaisseur des dynamiques continentales, il a livré une analyse à la fois rigoureuse et stimulante, jalonnée de six recommandations destinées à guider les travaux de l’atelier.

1. Sécurité et sûreté comme fondements. La Côte d’Ivoire a atteint en 2022 un taux de mise en œuvre de ses standards de sécurité aérienne de 93,89 %, performance remarquable à l’échelle du continent. L’objectif est désormais de consolider et d’élever ce niveau, notamment par une culture de gestion des risques ancrée dans les pratiques opérationnelles.

2. Infrastructures aéroportuaires à anticiper. Avec des projections tablant sur plus de 10 millions de passagers à moyen terme, l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny doit engager dès maintenant une modernisation des postes de stationnement, des voies de circulation et la réflexion sur une deuxième piste. La diversification des sources de revenus non-aéronautiques (commerces, loyers, zones de maintenance, logistique) est également recommandée pour consolider l’attractivité de la plateforme.

3. Fret aérien : un levier sous-exploité. Le trafic cargo doit atteindre des niveaux ambitieux, en visant 5 000 tonnes supplémentaires à horizon proche. Cela exige d’investir dans des entrepôts spécialisés et des zones à température contrôlée, et de mieux capter les flux régionaux de produits périssables et manufacturés.

4. Connectivité régionale et long-courrier. Le réseau d’Air Côte d’Ivoire doit s’intensifier, notamment vers l’Afrique centrale, l’Afrique australe, le Moyen-Orient et l’Europe, tout en renforçant les dessertes ouest-africaines au service du tourisme et des échanges économiques.

5. Stratégie environnementale ambitieuse. La croissance du trafic impose une trajectoire de décarbonation : installation de panneaux solaires dans les aéroports, développement des carburants d’aviation durables (SAF), gestion durable des déchets et réduction des émissions au sol.

6. Rôle moteur de l’État. Le gouvernement doit mobiliser des ressources financières suffisantes, tant dans le budget de l’État qu’auprès des bailleurs de fonds, pour engager des actions concrètes sur les vingt prochaines années. Cela passe aussi par la création d’un climat d’affaires favorable, le renforcement des ressources humaines et la protection des droits des consommateurs.

Romain Ekoto (OACI-WACAF) : « La compétitivité ne se décrète pas, elle se construit »

Depuis son bureau, le directeur régional de l’OACI pour l’Afrique de l’Ouest et le Centre (WACAF), M. Romain Ekoto, a transmis son intervention par message vidéo. Sa formule, lapidaire et frappante, a résonné dans la salle comme un fil conducteur de toute la journée : « La compétitivité ne se décrète pas. Elle se construit. »

M. Ekoto a rappelé que le trafic aérien mondial a retrouvé en 2025 son niveau d’avant la crise sanitaire, voire l’a dépassé. Mais cette reprise ne peut être tenue pour acquise : elle doit s’inscrire dans une dynamique de compétitivité structurelle, face aux turbulences persistantes — économiques, réglementaires et environnementales.

Il a articulé l’action de l’OACI autour de trois axes majeurs pour soutenir la compétitivité du transport aérien ivoirien. Premièrement, le renforcement de la connectivité et l’amélioration de la compétitivité des services aériens, notamment par la réduction des coûts d’exploitation et la mise en place d’un environnement économique et réglementaire favorable aux investisseurs.

Deuxièmement, l’accompagnement des États dans l’élaboration de politiques publiques adaptées et de cadres réglementaires solides, en cohérence avec les standards internationaux. Troisièmement, la durabilité et la résilience du secteur, à travers un équilibre entre croissance du trafic, performance économique et responsabilités environnementales.

Pour l’OACI, a-t-il précisé, cet atelier représente une opportunité précieuse de renforcer le dialogue entre acteurs publics et privés, d’adopter une approche pratique et d’engager une véritable dynamique de partenariat. L’organisation internationale se tient prête à apporter son soutien technique et méthodologique tout au long du processus.

Amadou Koné : « Transformer nos constats en décisions, nos décisions en réformes »

Le discours le plus attendu était naturellement celui du ministre des Transports et des Affaires Maritimes, M. Amadou Koné. Prononcé en son nom par son directeur de cabinet, M. Dioman Coné, il a donné le ton de l’ensemble des travaux à venir.

Le ministre a d’emblée rappelé que le transport aérien n’est pas un luxe, mais « le vecteur de l’intégration africaine, le moteur de la compétitivité des économies nationales ». En Côte d’Ivoire, il est l’un des piliers de la dynamique de croissance impulsée par le Président Alassane Ouattara.

Les résultats récents du secteur sont éloquents. L’aéroport international Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan a enregistré en 2025 un trafic de 2 551 915 passagers, contre 2 535 451 en 2024, soit 33 228 mouvements d’avions et 34 844 tonnes de fret commercial, en progression de 7 % sur un an. Le trafic domestique représente quant à lui quelque 100 000 passagers par an. Air Côte d’Ivoire a par ailleurs enregistré des résultats financiers nets positifs en 2023 et 2024, et les audits de l’OACI en matière de sécurité et de sûreté se sont soldés par d’excellents scores.

« Ces performances sont le fruit de l’engagement quotidien de l’ensemble des acteurs : gestionnaires des aéroports, compagnies aériennes, administrations et prestataires de services. Je voudrais féliciter tous les dirigeants de ces structures et leurs équipes pour le travail réalisé. »

Mais le ministre a immédiatement tempéré cet optimisme en rappelant la réalité de la concurrence régionale. Les plateformes d’Accra, de Lomé, de Dakar et d’autres capitales ouest-africaines enregistrent des efforts soutenus de modernisation et de création de compagnies, avec un assouplissement des cadres tarifaires pour capter les flux de passagers. « Le ciel ouest-africain s’organise désormais autour d’une pluralité de plateformes en pleine ascension », a-t-il averti.

Face à ces défis, la feuille de route est claire. Amadou Koné a décrit l’ambition nationale en termes précis : faire d’Abidjan un hub aérien de référence en Afrique de l’Ouest, attractif pour les compagnies, accessible aux voyageurs, compétitif pour les investisseurs, exemplaire par la qualité du service. Et faire d’Air Côte d’Ivoire une grande compagnie continentale.

Pour étayer cette ambition, le ministre a cité les projections de l’ATAG (Air Transport Action Group) : le transport aérien africain pourrait générer un impact économique de 190 milliards de dollars d’ici 2043, soutenant jusqu’à 16 millions d’emplois, soit une croissance de plus de 90 % par rapport à aujourd’hui. « La Côte d’Ivoire doit prendre toute sa part dans cette trajectoire », a-t-il affirmé.

« Cet atelier n’est pas un rendez-vous de plus. Il est le fruit d’une volonté politique claire que j’ai personnellement portée et instruite. Il s’inscrit dans une logique d’action : transformer nos constats en décisions et nos décisions en réformes concrètes. »

Le ministre a en particulier insisté sur la nécessaire intelligence collective : les solutions ne viendront ni de l’administration seule, ni du secteur privé seul. Elles naîtront de la confrontation bienveillante des expertises, dans la lucidité et la responsabilité.

Les recommandations issues des deux jours de travaux seront soumises au gouvernement pour décision et mise en œuvre, avec le plein soutien du Ministère des Transports. Une promesse d’engagement qui a été saluée par l’ensemble des participants.

Un atelier inscrit dans la continuité

Cet atelier s’inscrit dans le prolongement direct de la consultation nationale des usagers du transport aérien organisée au Capitol Hôtel d’Abidjan-Cocody le 23 janvier 2025. Là où le premier rendez-vous avait permis de recueillir la parole des voyageurs, des opérateurs et des compagnies, celui-ci vise à transformer ces expressions en orientations concrètes et en politiques publiques.

Il alimentera directement les travaux d’élaboration de la politique nationale de développement du transport aérien et de l’industrie aéronautique, un chantier ambitieux que le Ministère des Transports et des Affaires Maritimes entend mener à bien dans les meilleurs délais, en lien avec les exigences de l’OACI et les initiatives de la CEDEAO pour renforcer la connectivité régionale.

Les travaux se poursuivent ce vendredi 10 avril 2026 en sessions de groupes. Les conclusions seront présentées en plénière de clôture avant d’être transmises au gouvernement.

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