Politique

Côte d’Ivoire : après la victoire de Ouattara et du RHDP, les risques d’une hégémonie politique

Par Christian Gambotti29 décembre 2025

Réélu avec près de 90 % des voix et porté par une majorité écrasante du RHDP aux législatives, Alassane Ouattara domine la scène politique ivoirienne. Cette chronique analyse les ressorts de cette victoire sans partage et interroge les dangers démocratiques d’une hégémonie politique sur fond de forte abstention.

Une victoire prévisible pour le camp présidentiel

2025 aura été, en Côte d’Ivoire, une année électorale sans surprise : au mois d’octobre Alassane Ouattara a été réélu, dès le premier tour, président de la République pour un quatrième mandat avec 89,77% des voix et un taux de participation de 50,10% ; au mois de décembre, le RHDP a remporté, à l’assemblée nationale, une majorité absolue, confirmant ainsi que le parti présidentiel est bien la première force politique du pays. Lors de l’élection présidentielle, les deux grandes figures de l’opposition, Laurent Gbagbo et Tidjane Thiam ont été interdits d’élection, le premier pour une question de nationalité, le second à cause d’une condamnation judiciaire.

Lors des élections législatives, si le PDCI-RDA a présenté des candidats, Le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI) de l’ancien président et opposant Laurent Gbagbo, a boycotté le scrutin. La présence de Thiam et Gbagbo au premier tour de l’élection présidentielle et la participation du PPA-CI aux élections législatives auraient-elles pu changer le résultat des élections ?

Pour tous les observateurs, la réponse est non pour trois raisons : 1) le PDCI et le PPA-CI, qui n’avaient pas su relever le défi du renouvellement, se sont transformés en appareils réduits à servir les combats personnels que voulaient mener des dirigeants contestés dans leur propre camp 2) Incapables de s’entendre et minés par des dissensions internes, les deux grands partis d’opposition que sont le PDCI et le PPA-CI ont développé des stratégies différentes : opposition confuse pour le PDCI et boycott improductif pour le PPA-CI 3) Aux législatives, alors que 255 sièges de députés sont à pourvoir, seul le RHDP a présenté des candidats dans toutes les circonscriptions, le PDCI n’a retenu que 163 candidats et le PPA-CI a choisi de se saborder.

L’opposition a ainsi nié l’essence même de son rôle politique, qui est de présenter un projet alternatif destiné à servir l’ensemble des concitoyens et non entretenir la trajectoire personnelle et revancharde de certains dirigeants. Dans un parti politique, lorsque disparaissent le collectif et le débat d’idées, l’appareil devient une coquille vide incapable d’analyser l’évolution de la société. Dans une opposition, lorsque les alliances apparaissent artificielles, de pure circonstance, donc fragiles, les partis politiques, parce qu’ils suivent, des stratégies différentes, finissent par présenter un candidat incapable de rassembler et qui devient minoritaire dans le pays. Or, la diversité est indispensable dans le débat public et les électeurs ont besoin d’entendre les voix d’une opposition capable de proposer un projet alternatif.

S’agit-il d’une opposition de gauche (l’ancien FPI de Gbagbo a appartenu à l’Internationale socialiste) qui s’opposerait au projet néolibéral du ouattarisme (l’ancien RDR a été ouvertement un parti libéral) ? Une telle analyse nous renvoie à un vieux monde politique qui oublie que la Côte d’Ivoire connaît, comme tous les pays du monde, un renouvellement générationnel avec des profils politiques qui ont une façon nouvelle de penser la politique et l’économie. Tous sont houphouétistes, car, comme le Père de la nation, ils disent : « Ce que veut l’Ivoirien, c’est le partage de la richesse et non de la misère. Et pour ce faire, il doit, avant tout, contribuer à créer ces richesses. »

Il appartient à la classe politique ivoirienne de sortir du vieux clivage stérile « majorité contre opposition » pour ouvrir des espaces de débat et de réflexion collective. Ilot de prospérité et de stabilité, la Côte d’Ivoire doit construire une manière nouvelle de penser la politique et de faire fonctionner la démocratie au moment où l’Afrique de l’Ouest est confrontée au processus de création d’un nouvel ordre mondial multipolaire et conflictuel, ce qui s’est traduit par une épidémie de coups d’Etat militaires et l’instauration de régimes autoritaires dans la zone sahélienne, les affrontements idéologiques entraînant la rupture entre l’AES (Alliance des Etats du Sahel) et la CEDEAO.

Les dangers de l’hégémonie en politique sur fond de forte abstention

relativement faible : 50,10% à l’élection présidentielle d’octobre 2025, 32,34% aux législatives de décembre de la même année. Ces faibles taux de participation ne traduisent pas un rejet du camp présidentiel, ils s’expliquent par des causes multiples, parmi lesquelles figurent des raisons qui tiennent aux réalités africaines et aux populations elles-mêmes. Si le sens du devoir civique et républicain tend à disparaître dans les vieilles démocraties occidentales au profit de l’abstention, il n’est toujours pas suffisamment ancré dans les nations africaines qui sont encore jeunes et où l’Etat reste une abstraction.

Le camp présidentiel est devenu hégémonique en Côte d’Ivoire depuis la transformation du RHDP en parti politique le 16 juillet 2018. De simple coalition de partis politiques ivoiriens fondée le 18 mai 2005, le RHDP s’est transformée en parti capable d’arriver à un point d’équilibre entre des personnalités venues d’horizons différents, mais qui n’ont qu’une seule boussole, le développement, et qui travaillent ensemble pour enrichir un projet commun.

Mais, un parti politique ne peut pas être constitué uniquement de courants qui se concurrencent et qui ne peuvent produire que des candidats minoritaires installés dans une paix interne provisoire. Il faut, à la tête du parti, une figure de rassemblement qui incarne ce projet politique commun. C’est le cas d’Alassane Ouattara, dont le leadership incontestable a permis de préserver l’unité de sa famille politique, rassembler des sensibilités politiques différentes et décider des grandes orientations des politiques publiques.

Aucun parti politique ne peut prétendre détenir seul la vérité

Le professeur Justin N’Goran Koffi, qui vient d’être élu député RHDP d’Attiegouakro, définit ainsi l’action politique du Président Alassane Ouattara : « Le “Ouattarisme” n’est pas une doctrine figée qui applique des recettes toutes faites, c’est une philosophie politique qui cherche à s’adapter aux circonstances, comme pouvait le faire Félix Houphouët-Boigny, homme de gauche qui a suivi la voie du néolibéralisme pour bâtir la jeune nation ivoirienne.

Le fond du “Ouattarisme” est néolibéral, car il faut créer des richesses avant de les redistribuer/ Mais, comme avec Houphouët-Boigny, la question sociale n’est jamais oubliée. Ma génération pense que, dans tous les domaines, les partis d’opposition ont des propositions à faire. Pour éviter les pièges de l’hégémonie politique qui constitue une menace pour l’unité nationale, ce qui nous renverrait au vieux monde du parti unique, ils doivent être écoutés dans le cadre du statut de l’opposition adopté par le gouvernement. Ce statut vise à consolider le dialogue inclusif et impliquer l’opposition dans l’activité politique du pays. »

Lors de son quatrième mandat, Alassane Ouattara doit montrer qu’il existe bien une façon de gouverner et de penser la démocratie qui laisse la place au débat d’idées et à la réflexion collective, contre les affrontements partisans et idéologiques. S’il convient de sortir de l’idée que le parti politique au pouvoir, parce qu’il est devenu hégémonique, détient seul la vérité, il ne faut pas tomber dans le piège des gouvernements d’union nationale qui ont toujours échoué. La majorité absolue à l’assemblée nationale permet de gouverner.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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