Un moment historique pour l’Afrique et les États africains
Un moment historique constitue un point de rupture qui permet de parler d’un avant et d’un après. Dans cette chronique, je m’arrête à des moments historiques qui concernent l’Afrique et qui ont une portée mondiale. Je retiens 7 moments historiques : 1) les années 1960 et l’entrée dans l’ère des indépendances politiques avec la naissance des jeunes nations africaines 2) les années 1990 avec la fin du régime du parti unique et l’instauration du multipartisme qui installe le rêve de démocratie 3) 1989 avec la chute du Mur de Berlin qui préfigure l’effondrement de l’URSS et la fin de la « Guerre froide » 4) les années 2012 avec la multiplication des attaques terroristes au Sahel 5) les années 2020 avec le retour des coups d’Etat militaires en Afrique de l’Ouest 6) 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie 7) 2025, avec l’élection de Donald Trump. Les épisodes 4, 6 et 7 symbolisent la naissance d’un nouvel ordre mondial devenu multipolaire.
L’Afrique entre dans une ère nouvelle qui, schématiquement, peut se définir ainsi : la spectaculaire expansion des organisations djihadistes qui cherchent à s’emparer de la zone sahélienne pour en faire le prochain califat ; l’action de Poutine qui, idéologiquement, cherche à s’emparer de l’Afrique pour en faire une arme contre l’Occident ; l’action de Trump qui, commercialement, à travers la diplomatie transactionnelle, cherche à s’emparer de l’Afrique pour contrecarrer l’influence chinoise. Ce contexte géopolitique et géoéconomique, lourd de menaces pour l’Afrique, risque de précipiter les Etats africains dans une nouvelle spirale tragique, si les gouvernements ne répondent pas aux attentes des populations qui sont de deux ordres : la sécurité et le développement.
La candidature d’Alassane Ouattara
Il est évident que le RHDP ne peut que se féliciter de l’annonce de la candidature d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat. Gilbert Koné Kafana, le président du directoire du parti, et Ibrahima Cissé Bacongo, le secrétaire exécutif du RHDP, se sont réjouis de cette candidature. Pour Cissé Bacongo, la candidature d’Alassane Ouattara, « attendue et espérée par la grande majorité des Ivoiriennes et Ivoiriens, marque un moment historique ».
Il est tout aussi évident, pour l’opposition, de dénoncer une candidature jugée anticonstitutionnelle et illégale, et qui représente « une page noire pour la démocratie ». Radié des listes électorales, Tidjane Thiam, le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), dénonce « une violation de la Constitution ». Interdit d’élection présidentielle par la justice, Laurent Gbagbo, patron du PPA-CI, parle d’une candidature qui s’apparente à « un coup d’État ».
Nous sommes, avec le RHDP d’un côté et le PDCI et le PPA-CI de l’autre, dans une grammaire de l’affrontement politique entre majorité et opposition. La démocratie, ce n’est jamais un consensus mou, c’est, au contraire, des offres politiques et des projets de société qui s’opposent. Le climat de la scène politique ivoirienne s’étant apaisé ces dernières années et les Ivoiriens ayant toujours en mémoire les conséquences tragiques de la grave crise post-électorale de 2010-2011, il faut espérer que l’affrontement électoral se déroulera en 2025 dans un cadre démocratique avec, comme seul juge, le verdict des urnes.
Personne ne croit que l’avenir de la Côte d’Ivoire passe par un gouvernement de transition ou un gouvernement d’union nationale, des solutions parées de l’habit faussement vertueux et démocratique du consensus mou. Un gouvernement est fait pour gouverner et mettre en œuvre des politiques publiques dont les orientations sont clairement assumées par des dirigeants qui partagent les mêmes convictions.
La candidature d’Alassane Ouattara est-elle anticonstitutionnelle ?
Ouattara, en 2020, pour justifier sa candidature à un troisième mandat, avait évoqué le changement intervenu dans la loi fondamentale en 2016. On retrouve le même argument en 2025. Le président sortant a déclaré : « Je suis candidat, parce que la Constitution de notre pays m’autorise à faire un autre mandat ». Il ajoute : « et ma santé le permet », répondant par avance à ceux qui dénoncent son âge.
Certains font référence à Patrice Talon, le président béninois, et à Macky Sall, l’ex-président sénégalais. Au Bénin, Patrice Talon a annoncé qu’il ne se représenterait pas en 2026, un choix assumé. Au Sénégal, Macky Sall, alors qu’il voulait se présenter pour un troisième mandat, a fini par renoncer sous la pression de la rue sénégalaise, le pays ayant connu, à cause du flou entretenu par Macky Sall sur ses intentions, ses troubles les plus meurtriers depuis des années.
Le Président ivoirien, après trois mandats, présente un bilan positif politiquement et économiquement. L’apaisement du climat politique est une réalité ; le gouvernement s’est mobilisé pour avoir une élection présidentielle apaisée en octobre 2025 en impliquant la chefferie traditionnelle, les guides religieux, les responsables des communautés, les femmes et les jeunes dans les processus de sensibilisation à l’apaisement du climat social et en réalisant des avancées significatives dans les processus démocratiques.
Economiquement, le bilan de la gouvernance Ouattara est positif, le pays qui connait depuis 2011 un fort taux de croissance étant devenu le fer de lance de l’économie de l’Afrique de l’Ouest et le pays le plus riche de la sous-région. Point faible : le développement économique n’est pas encore suffisamment inclusif, la croissance ne profite pas à tous les Ivoiriens et 37, 5 % de la population ivoirienne vit sous le seuil de pauvreté. Se nourrir, se loger, se soigner, se déplacer reste encore difficile pour de nombreux Ivoiriens.
Si Ouattara a remporté la bataille juridique, le Conseil constitutionnel ayant validé sa candidature en 2020 et 2025, s’il a remporté la bataille politique, le RHDP ayant gagné toutes les élections, s’il a gagné la bataille économique, les investisseurs, les marchés financiers et les bailleurs de fonds lui font confiance, il lui reste à gagner la bataille du social. Dans le droit fil de l’héritage de la philosophie politique du Père de la nation, Félix Houphouët-Boigny, il met en œuvre un libéralisme économique qui, en créant des richesses, permet de financer « un social des plus hardis ».
L’argument fort de la stabilité politique
Pour Alassane Ouattara, « les défis sécuritaires, économiques et monétaires sans précédent dont la gestion nécessite de l’expérience. » Il ajoute : « En effet, la menace terroriste grandit dans la sous-région et les incertitudes économiques au niveau international constituent un risque pour notre pays. » Le chercheur ivoirien Geoffroy-Julien Kouao, pour qui l’argument de la sécurité est pertinent, déclare : « la sous-région ouest-africaine est confrontée depuis près d’une décennie à une menace terroriste.
N’oublions pas que la Côte d’Ivoire, en 2016, a elle-même été attaquée par les groupes djihadistes à Grand-Bassam, et on le sait très bien, au nord de la Côte d’Ivoire, que ce soit au Burkina Faso et au Mali, le terrorisme est toujours présent. » Cette stabilité politique permettra en 2025, selon Ouattara, de consolider le développement économique et social et de préserver la sécurité de la nation. Le président ivoirien redoute de voir 15 ans de succès économique et de progrès social détruits par l’arrivée au pouvoir d’une opposition qu’il juge irresponsable, incapable de proposer un projet de société alternatif.
Quel sera le climat électoral au moment de l’élection présidentielle ? Ce climat va-t-il se crisper ? Comment vont réagir les Ivoiriens ? Ils ont sous les yeux les évolutions politiques dans la zone sahélienne où la guerre d’influence que se livrent les grandes puissances, l’instabilité politique, l’insécurité et la faiblesse des institutions compromettent les chances d’un progrès économique partagé et la promesse d’un épanouissement démocratique.
Christian Gambotti Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org