Depuis 2021, l’Église orthodoxe russe renforce discrètement sa présence en Côte d’Ivoire, soulevant des interrogations religieuses et géopolitiques.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Église orthodoxe russe a renforcé sa présence sur le continent africain. Si ce mouvement est ancien en Afrique de l’Est, où l’orthodoxie est implantée de longue date, son développement en Afrique de l’Ouest est plus récent et encore limité. La Côte d’Ivoire fait néanmoins partie des pays où cette présence commence à se structurer, autour de quelques figures locales dont les parcours et les réseaux interrogent.
l’Église orthodoxe russe pour l’Afrique
À Abidjan et à Bingerville, deux clercs se distinguent: Parthenios Dansou et Abba Daniel, dit « la Révélation ». Tous deux sont rattachés à la juridiction de l’Église orthodoxe russe pour l’Afrique, créée en 2021 sous l’autorité du patriarcat de Moscou, dirigé par Kirill Goundaïev. Cette structure ecclésiale s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu, où la Russie cherche à renforcer ses relais d’influence sur le continent.
Parthenios Dansou est aujourd’hui considéré comme le principal représentant de l’orthodoxie russe en Côte d’Ivoire, avec une zone d’action qui s’étend également au Bénin et au Togo. Sa visibilité dépasse le cadre strictement religieux. Il apparaît régulièrement dans des médias d’État russes, notamment TASS, ainsi que sur des plateformes africaines proches des narratifs de Moscou. En 2025, il a participé à des rencontres à Moscou, officiellement pastorales, mais organisées en lien avec des responsables de RT Afrique, illustrant une porosité entre activité religieuse et communication politique.
Engagement spirituel et enjeux géopolitiques
Ses fréquentations soulèvent également des questions. Des images diffusées par des médias russes le montrent aux côtés de clercs africains opérant en République centrafricaine ou en Angola, des pays où la présence russe est marquée, notamment sur les plans sécuritaire et informationnel. Certains de ces cercles ont été associés, par le passé, à des réseaux proches de l’ex-groupe Wagner ou à des opérations d’influence, brouillant davantage la frontière entre engagement spirituel et enjeux géopolitiques.
À Bingerville, Abba Daniel « la Révélation » présente un parcours similaire. Comme Parthenios Dansou, il est issu du Patriarcat des Nations, un mouvement religieux qualifié de sectaire par plusieurs observateurs et régulièrement cité pour des abus d’ordre moral et financier. Son intégration à l’Église orthodoxe russe s’inscrit dans une stratégie de recrutement observée ailleurs en Afrique, où des pasteurs indépendants ou issus de structures marginales sont intégrés afin d’accélérer l’implantation locale.
Relai de discours politiques
Abba Daniel relaie lui aussi des discours politiques marqués, notamment sur les réseaux sociaux et lors de certaines prises de parole publiques. Il entretient des liens avec des acteurs d’influence russes présents en Afrique de l’Ouest et en Europe, tout en affichant, dans le même temps, un discours se revendiquant de l’indépendance et de la souveraineté africaines. Cette posture ambivalente alimente les critiques sur une instrumentalisation du religieux à des fins idéologiques.
Au-delà des individus, ces trajectoires mettent en lumière une réalité plus large: l’usage du fait religieux comme vecteur d’influence dans un contexte de recomposition des rapports de force internationaux en Afrique. En Côte d’Ivoire, où le paysage confessionnel est déjà dense et pluraliste, l’orthodoxie russe demeure marginale en termes de fidèles.
Mais l’activisme de certains de ses représentants, leurs réseaux transnationaux et leurs prises de position publiques invitent à une vigilance accrue.
Pour les observateurs, l’enjeu n’est pas tant théologique que politique. Il s’agit de comprendre comment certaines expressions religieuses peuvent devenir des relais d’intérêts étrangers, au risque de fragiliser les équilibres sociaux et informationnels locaux. Une question qui dépasse largement le cadre ivoirien et concerne, plus largement, l’avenir des influences extérieures en Afrique de l’Ouest.
Une correspondance particulière de F. Kouadio
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