Dans cette tribune, Nadiany Bamba remet en question l’existence d’une véritable gauche en Côte d’Ivoire. Elle estime que le débat sur son union masque une réalité politique dominée par des figures historiques comme Laurent Gbagbo.
Dimanche 3 avril 2026, je suis réveillée en pleine nuit. Je prends ma tablette de lecture pour terminer le livre de Chimamanda Ngozi Adichie : « Le danger d’une histoire unique ». Un passage me frappe particulièrement et me rappelle une phrase accusatrice que j’ai souvent lue ou entendue : « C’est elle, c’est cette femme, c’est cette Nady qui a empêché l’union de la gauche ».
En toute franchise, cette accusation ne m’affecte pas parce que ceux qui la profèrent ne le pensent pas réellement. Mais comme il faut trouver un bouc-émissaire…
Dans ce passage, Chimamanda affirme qu’il faut se méfier d’une histoire unique : elle crée des stéréotypes, incomplets, qui finissent par devenir la seule histoire. Elle peut dépouiller les gens de leur dignité mais aussi servir à restaurer une dignité brisée. Chinua Achebe rappelle qu’il faut toujours équilibrer l’histoire.
C’est dans cet esprit que je prends la plume. Je ne cherche ni à me justifier ni à accuser, mais à partager mes positions sur le débat de l’union de la gauche.
Dans les médias, cette union est présentée comme une solution pour renforcer la gauche. Mais dans la réalité quotidienne des Ivoiriens, que signifie réellement “la gauche” ? Ce terme reste flou.
Selon moi, ce débat détourne de notre véritable histoire politique. En Côte d’Ivoire, il n’existe pas de gauche ni de droite au sens classique. Les idéologies restent abstraites pour beaucoup. La politique s’organise plutôt autour de figures historiques.
Deux noms dominent : Félix Houphouët-Boigny et Laurent Gbagbo.
Le premier incarne la stabilité et le dialogue avec l’Occident.
Le second symbolise la rupture, le multipartisme, la défense des masses populaires et une volonté de refondation politique.
Ainsi, les affiliations politiques se définissent davantage par ces figures que par des idéologies. Les Ivoiriens se demandent souvent : « Es-tu Gbagbo ou Houphouët ? »
La gauche, quant à elle, souffre de contradictions internes. Après la crise de 2011 et le transfèrement de Gbagbo à La Haye, des divisions sont apparues au sein du FPI entre les partisans de Pascal Affi N’Guessan et ceux fidèles à l’héritage de Gbagbo autour d’Aboudramane Sangaré.
La création du PPA-CI a confirmé une réalité : l’espace politique dit “de gauche” tourne autour d’une figure centrale, Laurent Gbagbo.
Le débat sur l’union de la gauche pose donc une question essentielle : autour de quoi veut-on unir ? Peut-on se revendiquer de cet espace sans se positionner par rapport à Gbagbo ?
On ne peut pas bâtir une union sur l’ambiguïté. Avant les idéologies, il y a les histoires et les figures. En Côte d’Ivoire, les notions de gauche et de droite n’ont pas de sens concret pour la majorité.
Pour beaucoup, Laurent Gbagbo incarne le socialisme et donc la gauche. Les Ivoiriens se définissent davantage comme gbagboïstes ou houphouëtistes.
Refuser cette réalité empêche toute union. Assumer Gbagbo, ce n’est pas un culte de la personnalité, c’est reconnaître l’histoire politique du pays.
Laurent Gbagbo, c’est la gauche ivoirienne. La gauche ivoirienne, c’est Laurent Gbagbo.
Nadiany Bamba
Citoyenne ivoirienne, ex-journaliste, militante du PPA-CI