Selon la sagesse africaine, « Qui ne connaît aucun proverbe ne connaît rien du tout. » J’ai donc choisi de construire ma Chronique sur quatre proverbes africains : un proverbe camerounais, « La vérité existe au-delà des montagnes, pour la connaître il faut voyager » ; un proverbe congolais, « La force du Baobab est dans ses racines » ; et, pour conclure, un proverbe sénégalais « L’homme seul ne pourra mettre le bateau à la mer » et un proverbe ivoirien « La famille est une forêt qu’on ne peut tailler ». Ces quatre proverbes constituent le socle philosophique et culturel, – je ne dis pas idéologique -, du nouvel élan qu’Alassane Ouattara doit donner à son quatrième mandat en poursuivant son ouverture au monde et en restant en Afrique.
La Côte d’Ivoire doit poursuivre son ouverture au monde
Il est évident que « La vérité existe au-delà des montagnes, pour la connaître il faut voyager ». Ce proverbe est une invitation à s’ouvrir au monde, ce qu’Alassane Ouattara a toujours voulu faire. En dehors de son partenariat historique avec la France, qu’il tient à préserver, Alassane Ouattara, dès son élection en 2011, a tenu à développer des relations commerciales, mais aussi diplomatiques, avec d’autres pays étrangers.
Aujourd’hui, Paris n’est plus le premier partenaire commercial d’Abidjan. La Côte d’Ivoire s’est tournée vers le Maroc, la Chine, les États-Unis, la Turquie, l’Inde, les monarchies pétrolières du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar, Emirats Arabes Unis), etc. En 2016, .le portail d’information « Afrik.Com » publiait déjà sur son site un article signé Jean-Baptiste Lemoine, « La Côte d’Ivoire poursuit son ouverture au monde ». En 2025, Alassane Ouattara, qui vient d’être élu pour un quatrième mandat, entend amplifier cette ouverture au monde.
La Côte d’Ivoire possède tous les atouts pour s’ouvrir au monde. Désormais, elle attire les investisseurs étrangers et prend place dans la chaîne de valeur mondiale (CVM) en choisissant de transformer localement des matières premières brutes pour en faire des produits finis destinés à l’exportation. S’ouvrir au monde signifie deux choses : importer, car la Côte d’Ivoire ne peut pas produire tout ce dont elle a besoin, mais aussi exporter, car il s’agit d’équilibrer la balance commerciale ivoirienne, c’est-à-dire la différence, en termes de valeur monétaire, entre les exportations et les importations de biens et services. Résultat d’une volonté politique clairement affichée par le chef de l’Etat, le programme gouvernemental « Doing Business », pour l’amélioration de l’environnement des Affaires en Côte d’Ivoire, qui a démarré dès 2013, apparaît comme l’un des meilleurs en Afrique. Après avoir réalisé des investissements publics massifs, la Côte d’Ivoire, en favorisant l’investissement privé, change de paradigme.
Alassane Ouattara et le nouveau président de la BAD, le Mauritanien Sidi Ould Tah, sont sur la même longueur d’onde : changer de paradigme pour attirer les investisseurs. La stabilité politique que connaît la Côte d’Ivoire, contrairement à l’environnement politique et géopolitique particulièrement instable qui caractérise l’ouest-africain, permet de consolider un environnement financier qui offre des opportunités d’investissement dans tous les secteurs.
Homme-clef, Patrick Achi, dans toutes les fonctions qu’il a occupées, de celle de Premier ministre (2021-2023) à celle de ministre d’État, conseiller spécial à la présidence de la République (depuis janvier 2025), a joué un rôle essentiel en multipliant les déplacements à l’étranger pour consolider cette ouverture sur le monde. Son rôle, parfaitement réussi, en lien avec le secteur privé ivoirien : attirer les investisseurs, afin d’assurer le développement des chaînes de valeur locales à fort potentiel de transformation économique.
La Côte d’Ivoire doit rester en Afrique
Un proverbe congolais nous dit : « La force du Baobab est dans ses racines. » Les racines de la Côte d’Ivoire sont africaines, son identité est africaine. S’ouvrir sur le monde ne signifie pas tourner le dos à l’Afrique. Rester en Afrique signifie orienter aussi le modèle des économies africaines vers les échanges intra-africains toujours confrontés au manque d’infrastructures, de financements et à une absence de volonté politique. La vision prospective d’Alassane Ouattara doit le conduire, lors de son quatrième mandat, à rendre plus effectif le commerce entre les pays africains.
Dans un article publié le 16 décembre 2025 sur le site de la plateforme d’information « Le 360 Afrique », le journaliste Mouhamet Ndiongue écrit : « le modèle des économies africaines s’est largement construit sous contrainte coloniale, avec des réseaux de transport et des systèmes productifs orientés vers les métropoles européennes plutôt que vers les marchés régionaux. Une méthode qui plombe jusqu’à ce jour certaines économies africaines. Cette logique a perduré après les indépendances, renforcée par des politiques industrielles fragmentées, des marchés nationaux étroits et une dépendance persistante aux recettes d’exportation hors du continent. »
Des causes multiples expliquent la faiblesse du commerce intra-africain. Une instabilité politique chronique, des concurrences idéologiques entre les Etats et l’insécurité (menaces terroriste, guerres oubliées) constituent des freins au développement du commerce intra-africain. Mais, il existe aussi des contraintes lourdes qui compliquent « les échanges transfrontaliers même lorsque des complémentarités économiques [existent] » : « infrastructures déficientes, coûts logistiques élevés, cadres réglementaires hétérogènes et instabilité macroéconomique dans plusieurs régions. À cela [s’ajoutent] des systèmes financiers fragmentés et des monnaies peu convertibles. » (Article de Mouhamet Ndiongue)
L’Union Africain, avec le projet de la ZLECAf (Zone de Libre-Echange Continentale Africaine), – accord signé en 2018 et phase opérationnelle lancée en juillet 2019 à Niamey -, permettrait de fédérer les 54 Etats africains autour d’un grand marché unique qui concerne 1,2 milliard de consommateurs. Il s’agit d’un projet central qui permettrait à chaque Etat africain de rester en Afrique tout en s’ouvrant au monde. Alassane Ouattara, lors de son quatrième mandat, doit affirmer son attachement au projet de la ZLECAf, agir pour sa réussite et l’essor du ‘made in Africa ». `
L’enjeu est évidemment économique, mais, selon Mouhamet Ndiongue, au-delà de l’économie, la ZLECAf permet « de mobiliser les États autour d’un narratif commun, fondé sur l’idée que l’intégration régionale constitue une condition préalable au développement industriel et à la souveraineté économique du continent. » Ce narratif commun est celui d’un panafricanisme économique pragmatique « capable de soutenir une industrialisation endogène et de renforcer la position du continent dans les chaînes de valeur mondiales ». Ce panafricanisme économique, qui se projette hors du panafricanisme politique du début du XXè siècle, vise à préserver l’indépendance et la souveraineté de chaque Etat. Les Etats africains doivent écrire un narratif commun, celui de la prospérité, de la coopération et de la paix, fondé, au-delà des divergences idéologiques, sur un développement endogène.
Conclusion
Je terminerai sur deux proverbes : un proverbe sénégalais, « L’homme seul ne pourra mettre le bateau à la mer », et un proverbe ivoirien, « La famille est une forêt qu’on ne peut tailler ». Quel est l’enseignement du premier proverbe ? La Côte d’Ivoire ne peut pas avancer seule, elle doit certes s’appuyer sur des partenaires extérieurs au continent africain, mais elle doit agir pour accélérer le développement du commerce intra-africain. Le deuxième proverbe, « La famille est une forêt qu’on ne peut tailler », met en évidence une réalité : tous les peuples d’Afrique constituent la grande famille africaine. La solidarité entre les peuples ne doit pas disparaître, car la solidarité entre les membres d’une même famille, d’un même village, est l’un des piliers de l’identité africaine.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org