L’historien-poète Martial Sinda s’en allé dans la nuit du 16 au 17 juillet 2025 entouré par les siens dans son domicile parisien pour rejoindre le Paradis noir des Ancêtres-savants et protecteurs. Il était âgé de 90 ans. Martial Sinda est l’un des derniers pionniers africains francophones de la littérature et de la recherche en sciences humaines à l’époque coloniale. Il faut avoir présent à l’esprit que : Qui ne prend pas conscience de son véritable passé a un avenir qui s’enferme dans « un piège sans fin » ( titre du roman de Olympe Bhêly Quenum). Notre article replace Martial Sinda dans une problématique d’ensemble. Deuxième volet les sciences humaines.
Deuxième partie Martial Sinda et les sciences humaines
Comme nous l’avons vu dans le premier volet (Afriki presse du mardi 29 juillet 2025 ), avec son recueil de poèmes Premier chant du départ (Seghers, 1955), Martial Sinda, le premier poète de l’Afrique Équatoriale Française, est hissé – par son succès de librairie, par la presse et par le Grand Prix Littéraire de l’AEF (1956) – , au rang de petit prince des poètes de l’Afrique Équatoriale française. En 1958, Il prépare à la fois une licence ès lettres à la Sorbonne et le diplôme de l’École pratique des hautes études sur le kimbanguisme et le Matsouanisme. Fils de chef matsouanisme, il prend le parti d’étudier scientifiquement ces mouvements dans lesquels il a baigné aux côtés de son père.
Ces mouvements de résistance, qui apparaissent dans les deux Congo aux alentours des années 1920, dénoncent les iniquités coloniales, et réclament davantage d’autogestion. Les leaders sont Simon Kimbangu du côté de Léopoldville (Congo-Belge) et André Grenard Matsoua du côté de Brazzaville (Congo-Français). Ces mouvements protestataires sont non-violents. Ils mènent des campagnes de désobéissances civiles. Ils ont pris souche, et s’enracinent en mouvement de masse chez les Lari-Bakongo descendant du Royaume Kongo (une partie des deux Congo et une partie de l’Angola).
L’Amicale des originaires de l’Afrique Équatoriale française, fondée en 1926 à Paris par André Matsoua, lance au Congo avec le concours de chefs Matsouanistes une campagne de boycott de la caisse de secours de l’administration coloniale (« L’affaire des 3 francs »). Ils créent leur propre société de secours mutuelle, laquelle lève 110 154, 80 fr. Les administrations coloniales belge et française mettront fin à ses mouvements de protestation congolais, en arrêtant et en déportant les chefs matsouanistes et kimbanguistes.
En 1941, Matsoua est condamné à perpétuité. Il meurt en prison en 1942 dans des conditions mal élucidées. En 1921, Kimbangu est condamné à mort. Il meurt en prison en 1951. En 1958, en pleine époque coloniale, Martial Sinda, pionnier sur la question, soutient, – courageusement et avec succès – , à l’École pratique des hautes études son mémoire intitulé Le Matsouanisme et le Balarisme au Congo – Les Églises noires congolaises. En 1961, il défend en Sorbonne sa thèse de doctorat ès lettres sur le même sujet. En 1972, il peaufine son travail universitaire et en fait un livre de références Le messianisme congolais et ses incidences publié chez le prestigieux éditeur Payot. En 1974 , le livre est distingué par le Prix Georges Bruel de l’Académie des sciences d’Outre-Mer. Martial Sinda a une double reconnaissance académique : une en lettres, et l’autre en sciences humaines.
L’état de l’histoire africaine à l’époque coloniale
Dans la théorie des colonisateurs, la colonisation est une entreprise civilisatrice. L’Afrique subsaharienne est considérée comme un continent barbare sans d’écriture dont on ne peut écrire ni l’histoire ni la préhistoire. Dans les années 1930, le professeur Levy Bruhl enseigne en Sorbonne sa théorie sur la pensée primitive du nègre prélogique. Dans les années 1940-1950, le professeur Marcel Mauss enseigne l’histoire des religions des peuples non civilisés à l’École pratique de hautes études et au Collège de France.
Ces enseignants-chercheurs faisaient fi de l’Adjami (langues de l’Afrique de l’ouest et de l’est écrites avec des caractères arabes) et du sorabe (langue malgache écrite avec des caractères arabes). En 1933, on a un changement de paradigme, lorsque le chercheur allemand Léo Frobenuis publie son ouvrage Histoire de la civilisation africaine. Il associe pour la première fois deux notions jugées antinomiques à savoir « histoire » et « civilisation africaine ». Ils est vivement combattu par ses pairs, mais il ouvre une brèche scientifique.
Parmi les pionniers africains chercheurs en sciences humaines à l’époque coloniale, on a l’ Ivoirien Georges Ngangoran Bouah diplômé de l’École pratique des hautes études en 1957 avec un mémoire portant sur le poids à peser l’or, le congolais Martial Sinda diplômé de l’École pratique des hautes études en 1958 avec un mémoire sur le Kimbanguisme et le matsouanisme. En 1961, ils sont l’un et l’autre les premiers, dans leur pays respectif, à défendre une thèse de doctorat en sciences humaines.
La thèse de Bouah s’intitule La division du temps et le calendrier rituel des peuples lagunaires de Côte d’Ivoire ; la thèse de Sinda s’intitule Le messianisme congolais et ses incidences politiques depuis son apparition jusqu’à l’époque de l’indépendance, 1921-1961. Dix ans plutôt, le Sénégalais Cheikh Anta Diop était inscrit en doctorat. Il travaillait sur la grandeur de la civilisation d’une Égypte antique négro-africaine qui a ébloui le monde sur le plan technologique et culturel. Il n’a pas été autorisé à soutenir sa thèse révolutionnaire. Il en a fait un livre Nations nègres et culture publié en 1954 aux éditions Présence africaine.
Il sera contraint de faire promptement une thèse sur un sujet moins controversé. Il la défend en Sorbonne en 1960. Pour finir on évoquera l’historien burkinabè Joseph Ki Zerbo. Il fut en 1956 le premier africain agrégé d’histoire. Il publie en 1964 Le monde africain noir aux éditions Hatier. L’université de Dakar porte le nom de Cheikh Anta Diop et celle de Ouagadougou celui de Joseph Ki Zerbo. Gnangoran Bouah doit avoir un amphi à son nom à l’Université d’Abidjan. Un Prix scientifique Martial Sinda serait en projet au Congo-Brazzaville, « pour la cohésion nationale » lit-on sur un site congolais.
Thierry Sinda, maître de conférences des Universités françaises