Depuis quelques années, un autre vent souffle sur les relations entre la Russie et l’Afrique, avec Moscou qui se présente comme un partenaire dénué de passé colonial, un allié précieux dans un monde multipolaire. Pourtant, derrière ce vernis de coopération « gagnant-gagnant », se cache une stratégie d’influence d’une ampleur inédite, qui emprunte les méthodes les plus insidieuses du XXIe siècle.
Loin de l’image du libérateur, la Russie déploie en Afrique de l’Ouest une machine de désinformation massive, orchestrée, qui relève davantage d’une forme de néo-colonialisme numérique que d’un partenariat équitable. Comme le souligne le chercheur Joseph Siegle, « c’est par des méthodes non officielles que la Russie a gagné le plus d’influence en Afrique ces dernières années ». Et au cœur de ces méthodes, la désinformation est l’arme de choix pour imposer ses intérêts, délégitimer ses adversaires, et masquer ses échecs.
Cette stratégie est le fruit d’une structuration parfaitement rodée, initiée dès le début des années 2010 par Evgueni Prigojine à travers le projet Lakhta, connu sous le nom d’Internet Research Agency (IRA). En Afrique, cette hydre prend le nom d’Africa Politology, une officine de propagande qui, via un réseau de sociétés écrans, organise des campagnes de déstabilisation informationnelle à grande échelle. Les enquêtes du Guardian et du New York Times l’ont montré : Moscou utilise de véritables « usines à trolls » pour semer le doute et amplifier ses mensonges. Entre 2022 et 2024, le continent africain a été la cible de 189 campagnes de désinformation, soit une multiplication par quatre en deux ans, dont 40 % attribuées à la Russie, avec une concentration particulière au Sahel.
Cette déferlante exploite avec cynisme la transition numérique du continent et ses 600 millions d’internautes. Elle se manifeste de manière concrète et violente. Au Mali, avant le coup d’État de 2020, les réseaux affiliés à Moscou ont inondé la toile de près de 24 000 publications visant à miner la légitimité du président Ibrahim Boubacar Keïta, préparant le terrain à l’arrivée de la junte. Le même scénario s’est reproduit au Burkina Faso et au Niger, où la propagande précède et accompagne les prises de pouvoir par des juntes militaires favorables à Moscou. Plus récemment, l’outil de propagande African Initiative a orchestré une vaste campagne pour justifier le déploiement de l’Africa Corps au Burkina Faso, insinuant une menace imminente que seule une intervention russe pourrait résoudre.
Mais au-delà de l’efficacité brute des chiffres, il faut s’arrêter sur un mécanisme plus pernicieux, que l’on pourrait qualifier « d’influence as a service ». Il ne s’agit plus seulement d’utiliser des comptes artificiels, mais de coopter des influenceurs et des relais d’opinion locaux crédibles, transformés en porte-voix d’une puissance étrangère. L’enquête d’INPACT/AEOW sur « la Dame de Sochi » en est une illustration édifiante. On y découvre comment des figures publiques, parfois via des structures créées de toutes pièces comme le think tank AFRIC, sont intégrées dans un dispositif planifié, avec des budgets, des voyages financés et des stratégies de communication calibrées. Ces influenceurs deviennent alors des rouages essentiels pour diffuser des narratifs pro-Kremlin, attaquer les compétiteurs occidentaux et, surtout, donner une illusion d’authenticité à des campagnes exogènes.
Cette mécanique est redoutablement efficace. Une simple étude de cas récente le démontre : à la suite d’une publication décryptant une manœuvre russe, 48 % des commentaires défendaient aveuglément les politiques de Bamako, en dépit d’une situation sécuritaire désastreuse. Derrière ces messages, on retrouve les slogans martelés par RT Afrique et Africa Corps : « La France pille, la Russie libère », « Barkhane = armée d’occupation ». L’analyse par trois intelligences artificielles a révélé que 70 % de ces comptes étaient localisés au Sahel, preuve que cette propagande parvient à influencer profondément les esprits. Dix pour cent de ces comptes étaient des faux, créés et financés par African Initiative pour amplifier le phénomène. Moscou ne se contente pas d’interférer avec la liberté de penser des populations, elle instrumentalise leur parole.
Enfin, cette stratégie de désinformation cache un objectif plus sombre encore : masquer ses propres échecs. Alors que le JNIM progresse dangereusement vers Bamako, que la situation sécuritaire se dégrade au Burkina Faso et que l’économie nigérienne s’effondre, la machine à propagande russe s’active pour détourner le regard. Elle ne cesse de dénoncer le « pillage » français pour tenter de faire oublier ses propres impasses. Car derrière l’arbre de la désinformation se cache la forêt des fiascos : le Mali brûle, le Burkina Faso vacille, et la Russie, incapable d’apporter des solutions, ne sait que faire écran de fumée.
Ainsi, loin d’une relation de coopération horizontale, la méthode russe en Afrique révèle une logique profondément néo-coloniale, mais actualisée. Là où les anciennes puissances coloniales imposaient leur présence militaire et économique, Moscou impose un récit, une vérité alternative, fabriquée de toutes pièces par des usines à trolls et des influenceurs à solde. Cette conquête des esprits, cette « offre de désinformation en tant que service », est la marque d’une ingérence d’un nouveau genre. Pour les peuples africains, l’enjeu n’est pas seulement de choisir leurs partenaires, mais de préserver leur souveraineté cognitive, leur capacité à penser par eux-mêmes, face à une machine de propagande qui ne recule devant rien pour imposer son ordre, d’un maître virtuel à un autre.