Les “think tanks”, un atout majeur dans la bataille des idées
Tous les partis politiques, de droite comme de gauche, ont lu Antonio Gramsci, le philosophe marxiste qui a théorisé la bataille des idées et fait de cette bataille la mère de toutes les batailles politiques. Dans le nouvel ordre mondial qui se construit, face aux nouveaux codes de la communication politique, économique et culturelle, la bataille des idées doit devenir une priorité pour l’Afrique. Cette bataille se fait à travers des « think tanks », dont l’importance s’affirme au moment où se construit un nouvel ordre mondial. Le terme de « think tank », qui vient des États-Unis, désigne des instituts constitués en laboratoires d’idées, indépendants des partis politiques, jouant un rôle essentiel dans le débat public en apportant des analyses, des perspectives complémentaires et des propositions stratégiques.
Justin Koffi N’Goran, le président du NASPI (New African Soft Power Institute), un think tank panafricain, fait le constat suivant : « L’Histoire montre que le narratif africain, pendant la colonisation et dans les années postcoloniales, a été écrit par des puissances étrangères qui ont, dans tous les domaines (politique, économie, culture), imposé leurs choix et leurs valeurs aux jeunes nations africaines. Les Etats africains se sont laissé enfermer dans les discours des idéologues marxistes ou la promesse d’une prospérité occidentale. Il s’agit, pour nous, à travers le NASPI, de créer une école de pensée panafricaine qui ne se réduit pas à une revanche mémorielle sur l’Histoire. »
Geoffroy N’Dri, le directeur exécutif du NASPI, ajoute : « Chaque guerre a sa communication : guerre militaire (propagande), guerre économique (modèles de développement), guerre culturelle (valeurs civilisationnelles). Les guerres économiques et les guerres d’influence, entre les différentes régions du monde, sont, aujourd’hui, d’une violence inouïe. Comment faire en sorte que notre continent ne subisse pas les choix que voudraient lui imposer ses anciens ou ses nouveaux “amis” ? En créant une école de pensée africaine tournée vers le futur. »
Une bataille des idées qui ne fait que commencer
La bataille des idées ne fait que commencer et, face aux nouveaux codes de la communication politique, les think tanks prendront une importance de plus en plus grande au moment où se construit un nouvel ordre mondial dans lequel l’Afrique est devenue un formidable enjeu géoéconomique, géopolitique et géostratégique. L’indépendance politique des années 1960 a montré ses limites, l’Afrique restant le jouet des grandes puissances qui se faisaient la guerre sur son territoire.
Au lendemain de l’effondrement de l’URSS, le continent, qui ne représentait plus un enjeu majeur, s’est retrouvé isolé et marginalisé, interdit de parole dans le grand mécano des relations internationales. Désormais courtisée, l’Afrique doit écrire son propre narratif, sans que le stylo ne soit tenu par la Chine, la Russie, les puissances occidentales ou les monarchies pétrolières du Golfe.
Rien n’interdit aux Etats africains de choisir les partenaires et les modèles de développement qui leur permettront de répondre aux urgences nationales, L’AES, Alliance des Etats du Sahel, possède la légitimité que lui confère la cohérence d’un vaste espace géographique dans lequel les Etats doivent relever les mêmes défis, en particulier le défi sécuritaire.
Mais, l’enfermement idéologique que propose une puissance étrangère, fondé sur une revanche mémorielle contre l’Occident, est-il la meilleure manière de se projeter dans le futur ? C’est là que se situe la différence entre le pouvoir politique, toujours installé sur une pente idéologique, et le pouvoir des think tanks, dont le rôle est d’influencer la décision politique, là aussi en fonction d’une pente idéologique. Prenons l’exemple du panafricanisme : les Etats de l’AES se réfèrent au panafricanisme politique du début du XXè siècle, l’Union Africaine milite pour un panafricanisme économique pragmatique, loin de l’enfermement idéologique du discours « décolonial ».
Le positionnement idéologique des think tanks africains
Les grilles de lecture que proposent les think tanks ne sont ni neutres, ni objectives. Elles relèvent toujours de choix idéologiques, avec un curseur qui effectue un réglage plus ou moins libéral, dont l’excès a été la sacralisation de la « main invisible » du marché comme outil de régulation, ou plus ou moins social, dont l’excès a été, dans l’Histoire, la forme communiste de l’économie comme outil de lutte contre les inégalités sociales.
Première question qui se pose à propos des think tanks africains ? Quel est leur sous-bassement idéologique ? J’ai analysé la vision stratégique du NASPI (New African Soft Power Institute) : son sous-bassement idéologique est néo-libéral, dans le droit fil de la philosophie politique du Père de la nation ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny. Il s’agit de créer des richesses, afin de financer une politique sociale des plus hardies. Comment créer des richesses ? La solution vient d’une parfaite complémentarité entre l’Etat et le secteur privé, chacun jouant son rôle à la place qui est la sienne dans une économie moderne.
Pour Justin Koffi N’Goran, « il n’existe ni un monopole de l’Etat, ni un monopole du secteur privé, dans la création des richesses et des chaînes de valeur. Le PND ivoirien, 2026-2030, tel qu’il a été voulu par le président Alassane Ouattara, repose sur une architecture de financement d’inspiration néolibérale avec 70,2% des investissements projetés qui doivent provenir du secteur privé, contre 29,8% du secteur public. Mais, cette architecture ne dédouane pas l’Etat de sa responsabilité dans la construction d’un développement durable. L’Etat crée les conditions qui vont permettre le développement du secteur privé, Il veille à ce que la performance économique ne se projette jamais hors de la performance sociale. Jusqu’où va le curseur qui définit la présence de l’Etat dans l’économie ? C’est à cette question que le NASPI cherchera à répondre à partir du constat suivant : il ne peut pas y avoir de cohésion sociale durable sans une croissance inclusive. Le NASPI ne se contentera pas de produire des études, nous voulons réinventer un désir de futur. »
L’année 2022 marque un tournant dans le mécanisme des relations internationales. La guerre entre, d’un côté, l’Iran et, de l’autre, les Etats-Unis et Israël, produit une nouvelle accélération de l‘Histoire. Dans le nouvel ordre mondial qui se construit, l’Afrique se retrouve au cœur d’une complexité qui voit se mélanger les guerres économiques, les crises géopolitiques et des rivalités stratégiques. Comment faire face à cette complexité ? En faisant de l’Afrique un acteur émergent dans la bataille mondiale des idées. Le continent possède le capital humain qui permet aux think tanks africains de devenir, dès à présent, à côté des think tanks chinois, russes, américains ou européens, des plateformes d’influence crédibles.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org