Afrique

EDITO – Désinformation et stratégie de conquête : « African Initiative », fer de lance de la propagande russe en Afrique

Par La Rédaction25 septembre 2024

1.    Le contexte géopolitique

 Dans le monde, l’Afrique reste un enjeu géopolitique important. Objet de convoitises, le continent se retrouve au milieu de l’affrontement qui voit s’opposer deux blocs présentés à grands traits comme d’une part le « Sud global », piloté par la Chine et la Russie, et d’autre part   l’« Occident collectif », dont font partie les États-Unis et la France.

2.    Un nouveau colonialisme

Parmi les membres du « Sud global », on voit qu’il existe deux manières pour s’emparer de l’Afrique : la méthode chinoise et la méthode russe.

a)   La méthode chinoise

La Chine, qui déploie en Afrique une diplomatie économique, joue de sa puissance financière. L’interventionnisme chinois sur le continent se fait par le biais des prêts que Pékin déverse sur les États africains pour financer leurs infrastructures. La Chine reçoit en échange des prêts qu’elle accorde, des matières premières brutes (minerais, pétrole, bois, matières premières agricoles, etc.). 90 % des exportations de l’Afrique sont constituées de richesses naturelles, car le continent ne possède pas un tissu industriel suffisant pour une transformation locale. La Chine cible justement l’Afrique pour ses matières premières brutes, ses propres besoins étant énormes. La diplomatie économique permet à Pékin d’avancer à bas bruit en Afrique. Cette méthode a quand même suscité une observation d’un acteur politique ivoirien pourtant peu suspect d’hostilité à l’égard de la Chine. Ainsi dans une contribution publiée le 18 septembre 2024 sur le site La Dépêche d’Abidjan Innocent Anaky Kobena écrit ceci : « Ils vous proposent ensuite de prendre en charge totale le financement et la réalisation de tous vos grands projets de développement, avec des clauses de remboursement très souples puisqu’ils sauront trouver sur votre sol, ou en dessous, les richesses à vous prélever en compensation, toujours dans le même esprit d’échange équitable. Et, puisque la démocratie à l’occidentale leur est étrangère, et pour éviter tout mélange possible des genres, ils vous assurent qu’ils n’interféreront jamais dans les affaires politiques de votre pays ; mieux, ils n’en parleront jamais ; leur réfèrent sera toujours celui qui occupe le palais présidentiel, et les autorités procédant de lui. Et, à la fin de l’audience, c’est l’interlocuteur africain lui-même qui se donnera le coup de grâce en pensant aux plus récentes statistiques du système de l’ONU et de l’OIC, qui confirment que les États-Unis d’Amérique sont le premier client de l’industrie chinoise, et que le déficit de leur commerce extérieur vis à vis de ces derniers est cumulativement si élevé qu’on n’envisage même plus à l’équilibrer ! L’Empire du Milieu a déjà investi celui de l’Oncle Sam !

Que l’on soit de Côte d’Ivoire, ou de partout ailleurs en Afrique Noire, accordons-nous un peu de recul pour bien étudier ce nouveau partenariat. Bien qu’il s’inscrive aux antipodes ce que nos ancêtres et aînés ont enduré et subi par le passé, ce partenariat se présente, objectivement, comme une relation obérée dans les rapports de forces, qui sont tout à l’avantage de nos cousins asiatiques.

Lorsqu’ils arrivent, ils ont déjà étudié et cartographié nos territoires et leurs sous-sols, en rapport de tous les angles possibles. Selon les besoins de leur économie et de son expansion, ils savent déjà, dans l’ordre, quelles richesses nous solliciter sur les 20 à 30 ans à venir. Si, pour une raison quelconque – et ils se garderont bien d’insister ou de porter une quelconque pression – un refus leur était opposé pour tel produit ou telle ouverture, ils resteront de marbre et afficheront la même égale volonté de partenariat. Parce qu’il y aura toujours, dans la sous-région, un autre État africain qui se hâtera de prendre le relais, tant nos ressources et richesses, à défaut de transformation à un niveau avancé, sont les mêmes !

Ce partenaire d’Asie, nouveau cousin et super grand frère, aux bras et moyens tentaculaires, et qui va happer et entraîner toute l’Afrique Noire, n’est certes pas un colonisateur. Mais il risque de peser plus lourd sur notre potentiel de développement et d’expansion que nos maîtres d’hier, dont il sape les assises depuis des décennies, en mode soft et indolore.

N’aurait-il pas déjà calculé que, lorsqu’il aura le contrôle du maximum de nos économies qui sont d’abord pourvoyeuses de matières premières, ce sera à lui que les industriels du monde entier, qui ne respirent que par ces produits, devront s’adresser, en se pliant par avance à ses conditions ? ».

b)   La méthode russe

La Russie, qui reste un nain économique par rapport à la Chine, et pas aussi fort que son partenaire pour financer l’économie africaine, développe un interventionnisme sur le continent autour de deux axes : la vente d’armes et les campagnes sophistiquées de désinformation pour déstabiliser l’Afrique et discréditer l’Occident. Pour conduire ces campagnes de désinformation, le Kremlin s’appuie sur le Groupe Wagner, tout en niant entretenir des liens avec celui-ci. Créé le 1er mai 2014 par Evgueni Prigojine, Wagner déploie trois types d’activités : 1) une milice militaire privée qui fournit des mercenaires à la Russie pour défendre ses intérêts à l’extérieur du territoire national, 2) une société de prospection minière et d’exploitation des richesses naturelles 3) une société de communication qui utilise la désinformation, – on a parlé de « ferme à trolls » -, sur différents continents pour les objectifs de politique étrangère du Kremlin, notamment en Afrique. Le défunt patron du groupe paramilitaire russe Wagner, Evgueni Prigojine, avait reconnu être le créateur d’une “ferme à trolls”, les employés de cette officine étant payés pour mener des campagnes de propagande et de désinformation sur Internet. Un déluge de désinformation avait précédé l’arrivée du groupe Wagner au Mali. Wagner avait actionné des journalistes et des activistes pour affaiblir les acteurs démocratiques des pays africains visés, créé des médias locaux (journaux, radios), utilisé les réseaux sociaux pour multiplier les « fake news », organisé des manifestations, etc. Un réseau coordonné a développé des stratégies de désinformation pour faire apparaître Wagner comme un outil de destruction du système néocolonial et la Russie de Poutine comme une amie de l’Afrique.

3.    L’après Wagner avec “African Initiative

Créée en 2023, l’agence russe « African Initiative », placée sous la direction de Viktor Lukovenko, a pris la suite de Wagner après la mort d’Evgheni Progojine. Viktor Lukovenko est un ancien de Wagner, qui est sous le contrôle du Kremlin, puisqu’il agit officiellement pour la Russie. « African Initiative » est désormais liée aux services de renseignement russes. Sur son site Internet, « African Initiative » se présente comme une agence de presse qui relate l’actualité du continent africain avec un récitatif, ou narratif qui dénonce « l’héritage néocolonial contre lequel les pays africains luttent depuis des décennies ». En même temps, l’agence présente les activités des « militaires, hommes d’affaires, médecins et journalistes » russes en Afrique.

Dans le domaine de la communication, « African Initiative » a repris les méthodes du groupe Wagner et applique les principes de la guerre informationnelle mise en œuvre par Evgueni Prigojine. Cette guerre informationnelle reprend le principe des « fermes à trolls » de Wagner en multipliant, de façon sophistiquée, les stratégies de désinformation. L’agence russe crée divers médias, des jeux vidéo, des films pour diffuser la propagande russe et des « fake news ». Une de ses tactiques de désinformation majeures consiste à dénoncer les projets de santé publique financés par les États-Unis en diffusant de fausses informations en accusant les organisations médicales occidentales d’utiliser les Africains comme sujets d’expérimentation dans des programmes de recherche secrets.

Deux exemples de diffusion de la propagande russe : la création de « Smile and Wave » une chaîne de télévision très regardée sur Telegram, afin d’amplifier le contenu d’« African Initiative », la création de jeux vidéo comme « African Dawn », un jeu qui dépeint une réalité alternative où les joueurs peuvent diriger des pays africains avec un soutien militaire et économique de la Russie. Ces récits visent à affaiblir l’influence des pays occidentaux, en particulier la France, dans l’Afrique francophone. La propagande russe, jouant sur l’instabilité politique dans des États africains et sur l’échec des alliés traditionnels de l’Afrique dans la lutte contre le terrorisme et l’éradication de la pauvreté, présente la Russie comme une amie de l’Afrique et un allié bénéfique.

Pour créer l’illusion que ce sont des Africains qui informent les Africains, « African Initiative » recrute des journalistes locaux, des activistes, des blogueurs et des hommes politiques chargés de donner de la Russie une image positive et dénigrer celle des pays occidentaux. Ces acteurs locaux reçoivent de cette nouvelle agence d’information axée sur les relations entre l’Afrique et la Russie un soutien matériel et des lignes directrices. De son côté, l’agence reçoit des ordres des services de renseignement russes. L’un des axes est de réactiver le sentiment anticolonialiste, afin de manipuler les opinions publiques et soulever la rue africaine, notamment les jeunes générations. Dans de nombreux pays africains, la propagande russe atteint son but : éroder la confiance dans les alliés occidentaux et favoriser les sentiments pro-russes. Ailleurs, la rupture avec l’Occident est actée, même si des traces demeurent au sein des populations, au-delà des régimes de transition. Les autorités en place au Mali, au Burkina Faso et au Niger se tournent certes vers Moscou, mais tout le monde sait qu’en cas de référendum libre, « le non » façon Sékou Touré de 1958, ne gagnera pas de nos jours.

4.    Lutter contre la désinformation

Faut-il voir dans l’interventionnisme russe en Afrique une simple guerre d’influence, une bataille économique normale dans le cadre d’une mondialisation qui autorise les États africains à mettre en concurrence les modèles de développement et à renforcer les coopérations « Sud-Sud » ? S’agit-il pour la Russie de construire un bloc anti-occidental, une stratégie qui s’affirme davantage depuis la guerre en Ukraine ? La Russie ne veut-elle pas faire de l’Afrique un acteur de la géopolitique mondiale en enfermant le continent dans un camp ? Est-ce dans l’intérêt des Africains et des Africaines d’être l’otage d’un camp dans une autre guerre post-Guerre froide ? L’intérêt de l’Afrique n’est-il pas de participer à la construction d’un ordre international multipolaire et multiculturel, en refusant de s’aligner sur une des grandes puissances du « Sud global » (Russie, Chine) ou de l’« Occident collectif » États-Unis, France) ? Bien sûr ce n’est pas nouveau tout cela, car il y’a eu déjà le mouvement des Non Alignés. Cela permet au moins d’éviter que la Russie et Poutine deviennent une sorte de visage et la voix des pays du Sud. Il appartient à une Afrique souveraine d’interroger l’ordre du monde sans devenir le vassal subalterne d’un camp. Le « Sud global » existe avant les prétentions russes d’en faire, depuis la guerre en Ukraine, une arme contre l’Occident. Rendre plus pertinent le nouvel ordre mondial suppose qu’un modèle de gouvernance mondiale plus inclusif se construise sur le principe du respect de la souveraineté des nations. La Russie saisit l’opportunité que représente l’échec de la construction d’un nouvel ordre mondial après l’effondrement de l’URSS. L’ordre mondial a été, dans les années 1990, unidirectionnel au profit de l’Occident.

5. La voix de la Côte d’Ivoire

Comme de nombreux pays africains, la Côte d’Ivoire appelle à la réforme de la gouvernance mondiale des institutions. Elle a à nouveau fait entendre sa voix le lundi 23 septembre 2024, aux Nations Unies lors du Sommet pour l’Avenir marqué par l’adoption du Pacte sur l’Avenir. En effet, parlant au nom du président ivoirien Alassane Ouattara, le vice- président Tiemoko Meyliet Koné a dit : « une gouvernance mondiale plus juste, plus représentative et plus inclusive est plus que jamais nécessaire. À cet effet, le multilatéralisme doit être revitalisé pour encourager une coopération internationale plus étroite et plus efficace. L’heure est donc venue d’adapter les institutions financières internationales et la gouvernance mondiale aux réalités actuelles, tout en veillant à accorder une attention particulière à la modernisation des Nations Unies, notamment à la réforme du Conseil de sécurité. »

Des actions envisager

Pour contrecarrer la propagande russe et les stratégies de désinformation de l’agence « African Initiative », il est nécessaire :

1)   que l’Occident donne aux pays du Sud la place qui leur revient dans le nouvel ordre mondial et les organisations internationales, Le Premier ministre indien, Narendra Modi, s’il refuse toute guerre avec l’Occident, a tenu à rappeler, en janvier 2023, lors d’un sommet virtuel des pays en développement organisé par son gouvernement que « les trois quarts de l’humanité vivent » dans les pays du Sud.

2)   que les États africains sensibilisent les populations sur les stratégies de désinformation mises en œuvre par l’agence ruse « African Initiative ». Tous les acteurs qui militent pour la consolidation de l’ordre et des institutions démocratiques (gouvernements civils, ONG, médias) doivent dénoncer les faux récits et mettre en lumière les véritables intentions des puissances étrangères derrière leur propagande. L’amélioration des conditions de travail, du niveau de base, ainsi que le renforcement des ressources pour les professionnels des médias restent également des pistes utiles et pertinentes à explorer, en accord avec aussi bien les acteurs politiques, que les acteurs économiques. Il existe des outils numériques de vérification de l’information qui permettent de différencier l’information légitime, à laquelle tout citoyen a droit d’une part, et d’autre part la propagande qui utilise des systèmes sophistiqués de désinformation, notamment à travers les réseaux sociaux.

Le nouvel ordre mondial qui est en train d’émerger ne peut pas se construire sur la propagande mensongère de puissances belliqueuses qui ouvrent la voie, en Afrique, à un nouveau colonialisme. L’Afrique mérite d’être vigilante au moment où se multiplient, dans un monde instable, ces officines d’influence, de manipulation électorale et de désinformation. Au Mali, Wagner a été le principal producteur et diffuseur de « fake news ».

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