Afrique

Chronique du lundi – faire du XXIè siècle, le siècle de l’Afrique / 1880 : l’année de la colonisation – 1960 : l’année de l’Afrique – 2026 : le siècle de l’Afrique

Par Christian Gambotti30 mars 2026

La fable occidentale sur l’Afrique

Le « Discours sur l’Esclavage » (1) de Victor Hugo résume le contenu de la fable qui structure l’imaginaire occidental dès qu’il s’agit de justifier la colonisation. Pour Victor Hugo, « L’Afrique n’a pas d’histoire. (…) Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie, déserte, c’est la sauvagerie. » Alors que pour lui, la Méditerranée symbolise « toute la civilisation » et l’Afrique, « toute la barbarie », Hugo ne voit dans le continent noir qu’un « bloc de sable et de cendres », un « monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle ».

À l’époque de Victor Hugo, cette vision eurocentrée se nourrit des préjugés coloniaux. Or, l’Afrique existe bien avant la colonisation. Elle a une histoire qui est celle des grands Empires et des royaumes tardifs. Les grands Empires, – Ghana, Mali, Songhaï, Aksoum, Grand Zimbabwe, Kanem-Bornou, Koush -, et les royaumes tardifs montrent qu’il existe sur le continent, avant la colonisation, des structures étatiques organisées en puissance administrative, marchande, culturelle et militaire. Mais, dans les années 1880, l’Afrique, n’est la destination que de quelques explorateurs.

1880 : l’année de la colonisation

Sous couvert d’une mission civilisatrice, l’Afrique va devenir la destination des puissances coloniales. En réalité, le colonisateur, qui possède la puissance militaire et économique, s’arroge le droit de conquérir des territoires et de s’emparer des richesses des terres qu’il conquiert. La Conférence de Berlin (1884-1885) organise le partage colonial de l’Afrique entre les puissances européennes pour une seule raison : éviter les conflits entre elles dans l’appropriation des territoires.

À côté de la prétendue « mission civilisatrice », la colonisation trouve aussi sa justification dans un racisme scientifique, qui instaure une hiérarchie raciale fondée sur le principe de la supériorité de la race blanche (2). Sous la colonisation, l’Afrique sera privée de son identité et de ses richesses, les Africains seront interdits de parole et subiront les choix et les valeurs du colonisateur.

1960 : l’année de l’Afrique

Au lendemain de la décolonisation, l’Afrique reste la destination des puissances étrangères : les anciennes puissances coloniales tiennent à conserver leur influence politique, économique et culturelle sur les territoires qu’ils ont colonisés ; les puissances qui ont aidé l’Afrique à se libérer du joug de la colonisation, comme l’URSS et la Chine, cherchent à avancer leurs pions sur le continent devenu un enjeu idéologique.

L’année 1960 n’est pas l’année de l’Afrique, elle est l’année de la naissance de la majorité des nations africaines, l’année de l’indépendance politique. Mais, cette indépendance politique n’est qu’apparente. Dans les années 1960, les jeunes nations africaines, obligés de choisir entre le monde libre et le monde communiste, continueront à porter le lourd fardeau de l’Histoire. Pendant la période de la « Guerre froide », le continent devient le terrain de l’affrontement entre l’Est et l’Ouest. Avec l’effondrement de l’URSS, l’Afrique n’est plus en enjeu idéologique crucial, elle est alors oubliée, marginalisée. Enfermée dans une assistance éternelle, elle reste un continent économiquement sous-développé et politiquement instable.

2026 : le siècle de l’Afrique

Avec l’entrée dans le XXIè siècle, l’Afrique va devenir la destination des investisseurs, alors qu’elle semble toujours en pleine crise : ses besoins de financement sont énormes, alors que les principaux pourvoyeurs de fonds du continent réduisent le montant de leurs aides ; les Etats-Unis ont démantelé l’USAID (aide humanitaire) et imposé des droits de douane élevés aux pays africains ; la Chine reçoit aujourd’hui plus de remboursements de dette de la part de l’Afrique qu’elle n’accorde de nouveaux prêts ; la menace terroriste devient plus lourde, la crise climatique s’amplifie, la démographie galopante fait qu’il y a de plus en plus d’individus à nourrir, soigner, éduquer, loger et à qui il faut fournir un emploi. Paradoxe absolu : les investisseurs se précipitent en Afrique. Le FMI estime qu’en 2026, la croissance économique sera plus forte en Afrique qu’en Asie. Sur les quinze pays affichant la croissance la plus rapide au monde, onze se trouvent sur le continent.

L’Afrique est en train de devenir la destination des investisseurs pour trois raisons : l’extraordinaire résilience de l’économie africaine ; l’abondance de ses richesses naturelles que la planète entière convoite, notamment les minerais stratégiques ; l’explosion démographique qui va en faire le plus grand marché planétaire avec des populations avides de consommation et de croissance. Un pays comme la Côte d’Ivoire a construit l’architecture de financement de son Plan National de Développement 2026-2030 avec des investissements projetés qui doivent provenir pour 70,2% du secteur privé, contre 29,8% du secteur public, ce qui oblige l’Etat ivoirien à créer les conditions de l’essor de l’investissement privé.

D’inspiration néolibérale, le PND 2026-2030 ivoirien révèle quelque chose de plus profond : un changement de paradigme pour aller vers une croissance durable et un développement inclusif. Alassane Ouattara, en parfait économiste, sait qu’il existe deux producteurs de richesses : l’Etat et le secteur privé. Le secteur privé est bien meilleur créateur de richesses que l’Etat, mais la « main invisible » du marché est incapable de produire de la justice sociale, l’Etat doit donc réguler le marché, en corriger les défaillances, sans diriger la production, ni faire le choix d’un retour à la planification lourde et bureaucratique de l’économie telle qu’elle pouvait exister dans le vieux monde. La flexibilité des marchés et les guerres économiques demandent une adaptation et une innovation constantes qui existent dans le secteur privé.

Il n’existe aucune économie innocente, ni sous sa forme libérale, ni sous sa forme socialiste. La décision politique doit conserver la place rectrice dans les grandes orientations de l’économie, mais elle doit créer les conditions (climat des affaires, incitations, fiscalité) qui vont permettre au secteur privé de mobiliser les capitaux pour financer les capacités productives du pays. C’est à cette condition que l’Afrique deviendra une destination d’investisseurs et que, grâce à ces investisseurs, le XXIè siècle deviendra le siècle de l’Afrique.

(1) « Discours sur l’Esclavage », 18 mai 1889. Ce célèbre discours prononcé par Victor Hugo commémore l’abolition de l’esclavage et appelle à la fin de toute forme d’asservissement humain. Ce discours véhicule pourtant la prétention de l’Occident à incarner la civilisation, ce qui conduit à justifier l’entreprise coloniale. L’histoire du continent sera façonnée par le colonisateur qui, parce qu’il a le monopole de la narration, impose ses choix et ses valeurs. J’ai souvent cité ce proverbe africain : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les récits de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur. » Il est temps pour l’Afrique d’écrire sa propre histoire/

(2) Hegel, marqué par les préjugés pseudo-scientifiques de son époque, intègre la race dans sa philosophie de l’esprit, excluant l’Afrique de l’histoire universelle, parce qu’elle est restée un territoire « enfant ». Les écrits de Hegel, qui placent l’Europe au sommet du développement de l’esprit, serviront à justifier moralement la colonisation, la mission civilisatrice de l’Europe étant d’intégrer des peuples moins avancés à la marche de la Raison. Hegel n’oublie pas la nécessité économique de la colonisation.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

📱 Version mobile accélérée (AMP)

Voir la version complète avec commentaires