Issiaka Sangaré suscite de l’intérêt pour deux raisons. Il est la tête de la liste du Front populaire ivoirien (Fpi) aux législatives du 18 décembre 2016 à Cocody. En compagnie de son colistier Niamba N’Drin, il croisera le fer notamment avec la ministre de la Communication, Affoussiata Bamba Lamine, qui conduit la liste du Rhdp, et Yasmina Ouégnin, la députée sortante du Pdci en lice cette année, sous la bannière indépendante. Issiaka Sangaré est, par ailleurs, le frère d’Abou Drahamane Sangaré, le chef de file de la fronde au Fpi. Également juriste de formation et ancien adjoint au défunt maire, Gaumont Diagou Jean-Baptiste, il donne dans cette interview les raisons de ses chances de remporter les élections législatives à Cocody et parle de ses rapports avec son frère aîné.
Qu’est-ce qui, selon vous, a motivé votre parti à vous choisir pour défendre ses couleurs aux législatives à Cocody ?
Le parti a fait des choix en tenant compte de la proximité des candidats avec les populations. J’ai commencé à militer à Cocody où j’habitais déjà en 1990. Depuis 1990, j’ai occupé des fonctions essentielles. Après les élections de 2000, nous avons conduit la municipalité avec feu Gaumont Diagou Jean-Baptiste, à Cocody. Entre autres, j’ai fait partie de l’équipe de campagne du Premier ministre Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien, lors de l’élection présidentielle de 2010. Je me suis également engagé pendant très longtemps, pour d’autres élections auxquelles se sont présentés des candidats du Fpi. Je connais donc Cocody où je réside et je pense que Cocody me connaît.
Aux législatives à Cocody, on entend surtout parler d’Affoussiata Bamba Lamine et Yasmina Ouégnin, respectivement tête de liste du Rhdp et député sortante du Pdci aujourd’hui candidate indépendante. On n’entend pas parler de vous dans cette circonscription. Faites-vous office de outsider face à ces concurrentes ?
Non. Le Front populaire ivoirien a une bonne représentation à Cocody. À certains moments, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Le Front populaire ivoirien a déjà gagné des élections à Cocody. Pour des raisons qui sont connues, à un moment donné, pour les élections législatives et locales en 2011, ce parti a appelé au boycott. Je serais même tenté de dire que ceux qui sont allés aux élections avec un taux de participation de 15% aux législatives de 2011 à Cocody , ne sont pas forcément les mieux implantés sur le terrain. Le Fpi demeure fort ancré dans le cœur des populations de Cocody. J’en veux pour preuve les différentes tournées que j’y effectue . Il y a la voix de la presse, mais il y a la voix du terrain. Il faut aussi écouter la voix du terrain et j’y milite tous les jours. Un parti qui a dirigé cette commune ne peut être considéré comme un outsider.
Est-ce que votre longue absence sur le terrain en raison du boycott des législatives de 2011 n’est pas un handicap pour vous ?
Les structures de notre parti continuaient d’exister. Il est vrai qu’au sortir de la crise, la situation était devenue très complexe. Donc, à certains moments, nos activités avaient ralenti. Bien évidement, le cadre général au niveau de l’État avec la volonté d’aller progressivement à la cohésion sociale, a invité tous les acteurs de notre parti à reprendre le chemin de l’action politique. Libéré de prison, Affi N’Guessan a pris son bâton de pèlerin pour faire le tour des différentes communautés, des différents hameaux et appeler les Ivoiriens pour leur dire que l’environnement seyait pour la reprise du jeu par rapport aux enjeux démocratiques. Donc, le Front populaire ivoirien n’a pas disparu. Il a continué à animer son action au niveau des structures du parti et à prendre position quelquefois. Nous avons pris des positions assez souvent, notamment par rapport aux grandes décisions, à un certain moment donné. Même notre implication dans le jeu pour faire avancer le dialogue est aussi l’expression de notre existence sur le terrain.
Le Fpi s’engage dans ces élections au moment où il est traversé par une crise profonde. Est-ce que cela ne fragilise pas ses candidats ?
À Cocody, le Fpi réuni a toujours influencé le jeu politique. Nous avons gagné beaucoup d’élections à Cocody. Mais nous continuons chaque jour de parler à nos camarades, parce qu’ils sont toujours nos camarades. Nous sommes tous encore de la même maison. Ils sont bien nos camarades et nous continuons à leur parler, à les sensibiliser. Et je pense que les échanges que nous faisons ne vont pas demeurer lettres mortes. Je suis confiant que rien ne pourra nous éloigner par rapport à ces élections. Nous frappons à toutes les portes pour faire comprendre qu’il est important que la démocratie continue de vivre, que la Côte d’Ivoire continue de connaître le multipartisme. Parce que si nous nous retrouvons avec le Rhdp en tant que parti au pouvoir, sans opposition en face, alors nous serons en train de progressivement migrer vers un jeu de monopartisme de fait, quand bien même la loi reconnaît le multipartisme. Cela ne serait nullement intéressant pour la Côte d’Ivoire. Il sera préjudiciable aux efforts qu’on veut mettre en œuvre pour aspirer à un développement réel de notre pays qui intègrerait les compétences de tous les Ivoiriens dans leur diversité.
Cela dit, comment évaluez-vous vos chances de remporter ces législatives à Cocody, par rapport aux deux autres candidates souvent présentées comme les favorites ?
Je ne sais pas qui les présente comme les favorites. Je ne sais vraiment pas qui les présente comme les favorites. Il y a la lecture générale qu’il est possible de faire, en disant qu’il s’agit de personnes qui occupent actuellement des fonctions. Mais le jeu et l’enjeu ne sont pas à ce niveau. Cocody, c’est plus de 200 000 personnes. Cocody, c’est le régulateur de la société ivoirienne. Cocody, c’est là où on prend les décisions pour faire en sorte que la démocratie avance. Cocody est consciente de ce que l’opposition véritable doit retourner à l’Assemblée nationale. Cocody sait qu’il n’y a pas d’opposition par procuration ou par défaut. Il faut donc comprendre que Cocody est totalement dans l’ancrage du Front populaire ivoirien. Je suis toujours sur le terrain de Cocody. Avec mon colistier, j’ai sillonné les villages et j’ai rencontré des associations partout à Cocody. Nous continuons de mener des actions de porte-à-porte. Je pense qu’elles s’exprimeront bientôt pour récréer ce contrat très fort avec un parti socialiste qui sait prendre en compte les attentes des populations, qui sait mettre en évidence des programmes très forts portant sur la santé, l’école, le chômage des jeunes.
Pensez-vous qu’un éventuel succès du Fpi à ces élections législatives pourrait favoriser l’union au sein de ce parti ?
Lorsqu’il y a des positions divergentes avec la même finalité, à certains moments, le peuple peut aussi jouer sa partition. Le peuple peut nous encourager en jouant sa partition. Si le peule considère que les choses doivent avancer au niveau du Front populaire ivoirien, il portera son choix fortement sur ses candidats et lui donnera la voie à suivre. J’ai bon espoir qu’une victoire qui sera ressentie comme la victoire du Front populaire ivoirien d’abord, va encourager les uns et les autres à faire en sorte que cette cohésion soit retrouvée.
Pourquoi acceptez-vous d’aller à ces élections alors que vos propositions concernant le découpage électoral surtout n’ont pas été prises en compte ?
Nous avons proposé un nouveau découpage électoral. L’idéal aurait été que ce découpage soit retenu car il y avait également la question de la proportionnelle. Mais, ce n’est pas nous qui décidons. Il est ressorti des échanges avec le parti au pouvoir que notre proposition ne pouvait pas être prise en compte. Nous respectons cette décision. Toutefois, nos propositions sont ouvertes car elles permettent de faire en sorte que tous les acteurs d’une commune s’intéressent à sa gestion. Nous continuons de dire ce que nous pensons de la Commission électorale indépendante (Cei). Nous avons clairement appelé à sa recomposition. Mais la situation est telle qu’elle est. Nous essayons de nous y adapter. Il y a plusieurs actions. On peut avoir des attentes en étant à l’extérieur. On peut être aussi à l’intérieur et œuvrer au changement, à l’amélioration de la structure qui est en charge de la gestion des élections. Nous avons choisi cette option en décriant chaque fois les dysfonctionnements pour alerter en vue d’arriver à la recomposition de la Cei. Cela ne saurait freiner les enjeux démocratiques parce que les populations en Côte d’Ivoire ont besoin du Front populaire ivoirien. Elles ont besoin que nous soyons sur la scène politique, économique et sociale. Beaucoup d’Ivoiriens ont cette aspiration. Et nous se saurions nous taire pendant qu’elles croient en nous. Elles pensent fortement que notre présence va faire évoluer les choses.
Le premier vice-président du Fpi a recommandé la vigilance aux candidats de son parti pendant la campagne pour les législatives et surtout dans les bureaux de vote lors de la proclamation des résultats. Avez-vous, personnellement, des craintes à ce niveau ?
Ce qui est évident, c’est qu’à un moment donné, il faut mettre en œuvre des mécanismes qui nous permettent d’avoir une fiabilité sur les résultats. Nous serons donc vigilants parce que nous avons une obligation de vigilance. Nous avons souvent critiqué la Cei. Donc, à certains niveaux, nous prenons nos responsabilités. Si les choses se passent dans la plus grande transparence, nous en tirerons toutes les leçons, nous prendrons tout acte, dans l’intérêt de tous. Mais, nous lançons un mot d’ordre sur la vigilance.
Vous pensez qu’il serait possible de vous voler une éventuelle victoire ?
Nous ferons en sorte qu’on ne puisse pas nous voler notre victoire. Nous mettrons en place toutes les techniques. La collecte des résultats se fera. Nos représentants dans les bureaux de vote seront formés. Nous avons commencé d’ailleurs la formation à Cocody, le samedi 3 décembre 2016. Nous sommes sûrs qu’après toutes les actions que nous menerons, le porte-à-porte et autres, Cocody ne restera pas indifférente à notre candidature. Nous avons foi.
Vous êtes avec Affi, le président du Fpi, alors que votre frère, Abou Drahamane Sangaré est le chef de file de la fronde dans votre parti. Quels sont vos rapports avec votre frère ?
Mes rapports avec mon grand-frère sont de bons rapports. Je l’ai rencontré après son arrestation lors de la récente marche qu’il a organisée pour protester contre le référendum constitutionnel. Nous avons échangé pendant au moins une heure. Nos rapports restent des rapports fraternels, nous ne sommes nullement départagés sur une question idéologique. C’est une approche personnelle par rapport à l’idée que chacun peut se faire du jeu démocratique et des priorités et urgences qui incombent à nos actions au sein de l’État pour faire avancer les choses.
Vous arrive-t-il de parler politique avec lui ?
Nous discutons. Mais notre environnement, c’est d’abord la famille. Nous discutons. S’il y a lieu de parler politique, nous en parlons. Mais nous parlons prioritairement des questions de famille.
Comment expliquez-vous le fait que la politique arrive à séparer des frères ?
Je ne crois pas qu’il y ait une séparation entre des frères. Dans notre cas, nous avons la chance d’être encore tous militants du Front populaire ivoirien. Nous sommes tous militants du Fpi parce que personne ne saurait radier quelqu’un. Il y a eu des cas où des familles se sont retrouvées dans différents partis. Mais cela n’empêche pas que la famille, elle-même, dans ses liens de sang, dans ses liens fraternels continue d’exister.
De votre position, n’essayez-vous pas de jouer les intermédiaires pour trouver une issue heureuse à la crise au Fpi, étant donné que Sangaré Abou Drahamane est votre frère ?
J’ai une très bonne position et je vais certainement m’y engager.
Une des récentes initiatives de la fronde est la visite de Laurent Akoun à Laurent Gbagbo à La Haye. Mais depuis son retour, il n’a officiellement rien confié. Avez-vous appris quelque chose de cette rencontre ?
Etant donné que vous êtes de la presse, il vous appartient d’aller vers Laurent Akoun pour en savoir plus sur ce sujet. Je ne saurais m’exprimer en ce qui le concerne.
Donc, vous n’avez rien entendu dire sur la rencontre entre Akoun et Gbagbo à La Haye ?
Je ne saurais nullement m’exprimer sur ce qui concerne Laurent Akoun. Il a rendu visite à Laurent Gbagbo, seuls les acteurs savent ce qu’ils se sont dit. C’est peut-être d’autres personnes, mais à mon niveau, je n’ai rien à dire.
Quel est votre message aux populations de Cocody pour les législatives à venir et votre souhait pour la vie du Fpi, relativement à la crise que ce parti traverse ?
En tant que militant, j’ai pleinement conscience que notre parti, qui est un parti fort gagnerait à ressouder ses liens. Nous nous sommes un peu éloignés, mais je pense que tout est encore possible. Mon souhait pour les populations de Cocody est qu’elle s’engagent à voter pour l’hémicycle une véritable opposition. Une véritable opposition, c’est celle qui a un projet. C’est l’opposition qui est une force de proposition, qui dans le jeu démocratique pourra être un contre-pouvoir fort pour que nos institutions se portent mieux et que nous puissions ensemble amorcer le développement dans l’intérêt de tous les Ivoiriens. Alors je les invite à venir voter, pour que le schéma de 2011, avec une participation de 15% qui a permis à certains d’être députés, soit dépassé et que les Ivoiriens sortent véritablement, qu’ils s’expriment véritablement et qu’ils fassent le choix d’une opposition véritable, qui a un programme, qui a été dans l’opposition, qui a gouverné la Côte d’Ivoire et qui est encore dans l’opposition, qui sait donc apprécier les situations. Qu’ils sortent donc pour voter parce que nous savons que nous avons un point d’encrage très fort avec les populations de Cocody.
Réalisée par Alex Aguié