Acceptabilité politique, économique, sociale et écologique, telle est la condition d’une élection présidentielle apaisée
En Côte d’Ivoire, le premier tour de l’élection présidentielle est prévu le 25 octobre 2025. A quatre mois du scrutin, tous les partis politiques ont commencé à se mettre en ordre de marche et sont allés à la rencontre des électeurs, des alliances électorales ont commencé à se dessiner. Une inconnue demeure : qui sera candidat à l’élection présidentielle ? Certains sont déclarés inéligibles par décision de justice ; Alassane Ouattara, le président sortant, que ses soutiens appellent à se présenter pour un quatrième mandat, ne dit rien sur ses intentions et il ne dira rien jusqu’au dernier moment. Lors du Congrès du RHDP, qui s’est tenu les 21 et 22 juin, si Alassane Ouattara a fait savoir qu’il entendait « continuer de servir [son] pays », il n’a rien dit sur une éventuelle candidature.
Si Houphouët-Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire, a incarné au plus haut degré la naissance d’une nation et le rêve d’une destinée commune pour 60 ethnies réunies en un seul peuple, le pays a connu, à partir de 1995, plusieurs crises liées à des élections, en particulier l’élection présidentielle de 2010-2011 qui avait fait plus de 3 000 morts. Ces dernières années, la Côte d’Ivoire a connu une stabilité politique qui a permis que les élections se déroulent dans un climat apaisé.
Mais, en matière de stabilité politique, rien n’est jamais acquis, comme en témoigne l’épidémie récente des coups d’Etats militaires dans la zone sahélienne, une épidémie qui s’explique certes par des causes endogènes, mais qui s’inscrit dans le contexte plus large d’une lutte d’influence, en Afrique, entre puissances étrangères, notamment entre la France et la Russie. Les gouvernements civils de l’Afrique de l’Ouest, s’ils veulent consolider la stabilité politique, préserver la forme démocratique du pouvoir, défendre les libertés publiques et les institutions, est d’apparaître comme les meilleurs garants de l’intérêt général
Intérêt général et intérêts particuliers
La notion d’intérêt général nous renvoie à l’intérêt supérieur de la nation. Le rôle de l’Etat est alors de poursuivre des fins d’intérêt général, c’est-à-dire des actions qui créent chez les individus le sentiment d’appartenir à une même nation et de partager un même destin. L’intérêt général prévaut sur certains intérêts particuliers. Mais, l’Etat doit aussi défendre les intérêts privés de chaque individu et des groupes. L’intérêt général n’est ni inférieur, ni supérieur aux intérêts particuliers ; de la même manière, les intérêts particuliers ne sont ni inférieurs, ni supérieurs à l’intérêt général.
C’est donc un équilibre à trouver entre l’intérêt général et les intérêts particuliers. D’ailleurs, intérêt général et intérêts particuliers ne s’opposent pas systématiquement. Prenons l’exemple de l’eau potable qui est un bien commun, personne ne pouvant être exclu de sa consommation. Mais, son exploitation, sa gestion et sa distribution peuvent être confiées à une société nationale ou privée. Bien que l’eau soit un bien commun, elle fait alors l’objet d’une production marchande, ce qui permet d’exclure tout consommateur qui ne paie pas sa facture d’eau.
Le rôle de l’Etat est d’encadrer l’exploitation de l’eau par la règlementation (lois, interdictions, tarification, aides, etc.) pour deux raisons : 1) permettre à chaque individu d’accéder à l’eau potable 2) prévenir la possibilité d’une disparition de la ressource. Ce qui se joue, c’est alors c’est la confiance que les citoyens ont en l’Etat pour construire cet équilibre entre la défense de l’intérêt général et la protection des intérêts particuliers, ce qui pose la question du principe d’acceptabilité.
Le principe d’acceptabilité
Tout Etat moderne et démocratique se construit sur le principe d’acceptabilité. Le principe d’acceptabilité désigne le processus par lequel toutes les composantes d’une société s’entendent sur les conditions à mettre en place pour que l’action politique réponde à la fois à l’intérêt supérieur de la nation et aux attentes de chaque individu ou de chaque groupe. La difficulté tient au fait que les différentes composantes de la société ont des intérêts distincts et parfois conflictuels.
● L’acceptabilité politique – Les grands partis politiques ivoiriens se sont construits sur une base ethnique et un ancrage territorial. Aujourd’hui encore, dans une Côte d’Ivoire qui évolue et se transforme, il est plus difficile qu’on ne le croit de faire appel à la capacité des individus à transcender leurs appartenances ethniques pour se rapprocher de la tradition républicaine et former ensemble une société politique apaisée.
Le rêve d’Houphouët-Boigny n’a jamais été de faire du PDCI un parti baoulé, mais le creuset de tous. A partir des années 1990, l’instauration du multipartisme se traduit par le retour des rivalités ethniques et partisanes, ce qui va impacter négativement la scène politique ivoirienne jusqu’à une date récente. Il ne peut y avoir d’acceptabilité politique tant que les grands partis politiques ivoiriens seront dans l’incapacité de se projeter hors de leur ancrage historique, ethnique et géographique. Un parti politique moderne, sans renoncer au socle des valeurs qui fondent son existence, doit créer les conditions qui vont permettre l’accès de tous à l’égalité en droit ou égalité politique, à l’égalité économique et sociale ou égalité des chances et à l’égalité écologique ou égalité devant les crises climatiques.
● L’acceptabilité économique et sociale – Houphouët-Boigny avait choisi la forme libérale de l’économie. Le 30 octobre 1970, lors du Vè Congrès de PDCI-RDA, il affirmait : « nous ne sommes pas un pays socialiste », précisant que pour conduire une politique sociale des plus hardies, il fallait d’abord créer des richesses. L’acceptabilité économique et l’acceptabilité sociale sont étroitement liées, l’Etat, par la bonne gestion budgétaire et les investissements publics (infrastructures économiques, éducation, formation…) et les systèmes de protection sociale (accès aux services de base, santé…), le secteur privé, par la prise de risque des investisseurs, et les citoyens, par le consentement à l’impôt, chacun jouant un rôle dans la réalisation de l’égalité des chances.
● L’acceptabilité écologique – L’urgence climatique, qui figure parmi les priorités absolues, englobe un large éventail de questions : conséquences du changement climatique (catastrophes naturelles, sécheresse, élévation du niveau de la mer), conflits liés aux ressources, aménagement urbain. La crise écologique aggrave les fractures sociales et pénalise les populations les plus fragiles et les plus précaires. Le rôle nouveau de l’action politique est de créer les conditions garantissant l’acceptabilité écologique qui appartient à la fois au champ de l’acceptabilité économique (création d’emplois, verdissement de l’économie et des activités) et sociale (amélioration du cadre de vie, égalité des territoires).
L’action politique, pour être légitime, doit construire un modèle de développement fondé sur les principes d’acceptabilité. Dans cette période électorale, au-delà des promesses que font tous les partis politiques, le débat public doit porter sur les réformes à mettre en œuvre et les efforts à fournir, notamment financiers, pour un épanouissement démocratique et un développement économique, social et environnemental juste.
Christian GAMBOTTI
Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org