Politique

La roue de l’histoire tournera tôt ou tard en Côte d’Ivoire – depuis le Ghana, les révélations de Débi Dali

Par Charles Kouassi24 octobre 2017

Depuis la crise postélectorale ivoirienne, Débi Dali, n’était plus apparu publiquement. Retrouvé dans son lieu d’exil, l’ancien Président du Conseil national (Cnp) sort de sa réserve, évoque sa nouvelle condition de vie et se prononce sur la situation politique ivoirienne.  

Depuis le déclanchement de la crise postélectorale, nous n’avions plus de nouvelle de vous, jusqu’à vous retrouver ici, en exil. Que devient Débi Dali, plus de 6 ans après ?

Débi Dali est un réfugié comme toutes les victimes de cette crise qui ont eu la chance de survivre. Je suis réfugié au Ghana, comme vous le constatez. Voilà !

Le gouvernement ivoirien a mis en place une politique pour le retour au bercail des réfugiés ivoiriens, alors que vous êtes encore ici. Visiblement, cela ne semble pas vous intéresser ?

Cet appel ne s’impose pas, il suffit qu’il crée les conditions d’un retour apaisé sans risque au pays. Et je crois que nous lui avons indiqué la voie à suivre depuis 2012. J’ai été parmi ceux qui ont proposé un mémorandum au Front populaire ivoirien (FPI), pour que proposition soit faite à celui qui dirige le pays. C’est de prendre une loi d’amnistie, c’est la seule manière qui peut permettre aux uns et aux autres de rentrer au pays, en toute sécurité.

Vous êtes journaliste, mais vous n’avez pas été un acteur politique majeur sous Laurent Gbgabo. Pensez-vous particulièrement pour votre retour au pays, qu’il faut véritablement prendre une loi d’amnistie ?

J’étais président du Conseil national de la presse (CNP) et je venais à peine d’arriver. Vous vous souvenez que mon visage avait été placardé à la Une des journaux de l’opposition de l’époque. J’étais étonné de voir placarder mon visage à la Une de ces journaux me présentant comme un ‘’wanted’’. Un « wanted », c’est quelqu’un dont la tête est mise à prix. Je ne pouvais donc pas me faire harakiri, j’ai dû partir. Même si ce n’était pas en tant que personnage politique, au moins j’étais obligé de quitter le pays parce que j’étais présenté comme un wanted; je ne savais d’ailleurs pas pourquoi ? Est-ce parce que j’étais président du Conseil national de la presse, qui à mon sens n’a pas pris beaucoup de décisions contre cette presse là. Peut être qu’on me présentait comme un gêneur mais écoutez (rires), dans les crises, les gens ne trient plus, et beaucoup peuvent partir comme cela..  Pour préserver mon intégrité physique, j’ai dû partir.

Nous avons parcouru le camp et échangé avec des réfugiés, qui ont évoqué les difficultés auxquelles ils sont confrontés. Quelles sont les vôtres ?

Les difficultés sont de tous ordres. Mais je ne suis pas du genre à me morfondre, à pleurnicher. Il faut affronter les difficultés de l’exil. Je me souviens, le président Gbagbo, au terme de son exil en France, nous disait que ce n’est pas bon l’exil et qu’il ne le souhaite à personne. Ce n’est pas bon, mais que faire ? Que faire ? La vie vaut mieux que toutes les choses du monde. Tant que nous avons la vie ici, on fait avec les difficultés. Au début, nous bénéficions de l’aide du HCR, en termes de ration alimentaire et autres, mais après, ils (les responsables du HCR : Ndlr) ont estimé qu’il y’avait beaucoup d’autres réfugiés qui affluaient et qu’il y avait plus importants que nous. Je les comprends parfaitement parce qu’ils y avaient parmi eux des réfugiés privilégiés qu’ils protégeaient, ils nous ont arrachés cette aide là. Mais grâce aux uns et aux autres, nous essayons de survivre ici, et en particuliers avec l’organisation de nos frères ghanéens ainsi que d’autres organisations qui nous permettent de survivre.  Avec un peu de moyen par exemple, certains reçoivent une petite aide pour se faire une petite exploitation agricole pour survivre. D’autres sont orientés vers l’élevage, et certains vers une coopérative d’attiéké etc. Je pense donc que tous ces Ivoiriens là qui ont accepté de vivre honorablement devant les difficultés méritent d’être salués. Et je les en félicite. Je leur demande de tenir parce qu’il y’a plusieurs façons de résister et nous sommes des résistants. Il ne faut pas chercher le luxe. Il ne faut pas chercher l’abondance, il faut chercher juste ce qui peut nous permettre de résister, de tenir le coup.

Quelle est donc l’activité qui vous permet de résister et de tenir le coup ?

Ouf ! À mon âge, je ne peux plus faire grand-chose. S’il y avait l’activité d’encadrement de la presse, je l’aurais fait volontiers, mais je me contente de vivre, grâce à de bonnes volontés qui me viennent en aide.

De votre exil, sans doute suivez-vous le procès de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, qui se passe à la CPI. Quelle lecture en faites-vous ?

Ce qui se passe à la CPI dépasse tout entendement. Les dés sont pipés au départ contre quelqu’un qui n’a rien à faire là-bas. Parce que l’accusation n’apporte aucune preuve de son accusation depuis toujours. Les témoins qui ont défilé et qui continuent de défiler, n’apportent non plus rien, à l’avancement du dossier en faveur de l’accusation. Au contraire, certains témoins à charge, se transforment en témoin à décharge. Au point où on se demande ce que Laurent Gbagbo fait là-bas. On n’a rien contre lui, mais on refuse de le mettre, ne serait-ce qu’en liberté provisoire. Je suis écœuré par cette situation mais vous savez, le président Gbagbo a dit : « Nous irons jusqu’au bout ». Nous allons donc partir jusqu’au bout. Je pense que l’institution même a commencé à comprendre, qu’elle s’est totalement discréditée avec les scandales qui sont révélés actuellement. Nous savions qu’elle était fausse mais elle paraît encore plus fausse que ce que nous disions par le passé. La communauté internationale a créé cette institution là pour se faire un moyen juridique de  frapper ceux qui sont insoumis, ceux qui veulent la vraie souveraineté de leur pays, ceux qui sont pour leur liberté.  La communauté internationale a décidé de dominer le monde entier, et elle n’admet pas qu’on parle de souveraineté. Je crois que c’est pour cela que Laurent Gbagbo est là-bas. On veut temporiser pour le faire durer en prison pour que Ouattara finisse son mandat (…) C’est malhonnête de leur part, mais c’est comme cela que moi, je perçois le problème.

Quelle lecture faites-vous également de la situation politique en Côte d’Ivoire ?

Actuellement, il n’y a rien de nouveau. Ce que je vois, c’est une contradiction secondaire au sein des rebelles qui ont pris le pouvoir en Côte d’Ivoire. Je ne sais pas si cela peut faire avancer quoi que ce soit, mais c’est entre eux. Du jour au lendemain aussi, ils peuvent s’entendre et dire « laissons passer et revenons à nos amours », c’est une contradiction secondaire qui nous donne l’occasion de montrer à ceux qui ne le savent pas que les bandes organisées qu’on appelle rebelles finissent à un moment donné à se manger entre elles. C’est à cela qu’on assiste. En ce qui concerne nous autres, les réfugiés, les victimes de la situation, rien ne change. On les regarde faire. On verra bien juste où ils vont aller.

En tant qu’ancien SG du Syninfo,( syndicat des agents du secteur public de l’information), ancien DG de l’AIP (Agence ivoirienne de presse) et  ex- Président du CNP, quel regard portez-vous depuis l’exil sur la presse ivoirienne, dans son ensemble ?

Bon, je crois que dans l’ensemble, je dois me féliciter de l’éclosion de la presse, qu’on a appelé à un moment donné le printemps de la presse. Je tiens à féliciter ceux qui ont résisté parce que ce n’était pas facile d’autant plus beaucoup de journaux ont disparu. Cependant dans l’ensemble, et du point de vue de l’exercice du métier, je crois qu’il y’a beaucoup de choses à faire encore ; notamment avec les particularismes, et l’alignement sur telle ou telle position…, Disons que façon générale, et dans l’ensemble, la presse en Côte d’Ivoire évolue avec ses forces et ses faiblesses. Elle fait un bon chemin en tentant de se débarrasser des particularismes. Un journaliste en principe, il raconte les faits, rien que les faits, les commentaires étant libres. Mais au lieu de cela, on se met au service d’un parti politique, je crois qu’on se trompe lourdement. Il ne faudrait pas que certaines des acteurs continuent d’aller dans ce sens.  Pour terminer, il faut que les Ivoiriens comprennent que le monde évolue, que la roue de l’histoire tourne, et que tôt ou tard, elle tournera en Côte d’Ivoire. Je n’ai pas de conseil particulier à donner aux hommes politiques. Ils ont pris leur responsabilité mais je dis, en ce qui me concerne, que l’avenir du pays est radieux. Et que ce qui est là, m’apparaît comme un épiphénomène que nous pouvons dépasser, et que nous dépasserons.

Claude Dassé, envoyé spécial, au Ghana

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