Il ne s’agit pas, à travers cette chronique, d’analyser les systèmes de santé dans les pays africains. Partons d’un constat simple, tel qu’il est établi par le Dr. Matshidiso Moeti, Directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique : « les populations d’Afrique connaissent une croissance économique se traduisant par un recul considérable de la pauvreté. Leur santé et leur bien-être s’améliorent, grâce à des investissements ciblant les besoins de santé les plus urgents dans un contexte de paysage social, économique, politique et environnemental en mutation. »
À partir de ce constat, le Dr. Matshidiso Moeti pose une question simple qui constitue l’objet de cette chronique : « est-ce que les progrès dans la santé sont à même d’influencer qualitativement la trajectoire de croissance des pays en développement ? » Cette question est en lien avec les Objectifs de. Développement Durable (ODD) des Nations Unies qui font du dividende de la santé l’un des facteurs importants dans la réalisation d’un développement inclusif et durable.
Pour les pays membres de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé », il existe, une causalité réciproque entre les performances économiques d’un pays et la santé de sa population. Il est donc nécessaire, selon l’OMS, « de faire en sorte que tous les individus aient accès aux services de santé dont ils ont besoin sans que cela n’entraîne pour les usagers de difficultés financières. » Une spirale vertueuse entre développement économique et santé, sans que cela n’entraîne pour les populations en situation de faible revenu ou qui sont enfermées dans l’économie informelle, véritable piège de la pauvreté, des difficultés financières, permettrait de consolider la croissance économique des pays africains.
Pour de multiples raisons, malgré un développement économique réel et « des investissements ciblant les besoins de santé les plus urgents », les populations subsahariennes conservent un état de santé médiocre, la pauvreté généralisée et les inégalités sociales traduisant une situation de sous-développement. L’urgence est donc, dans le domaine de la santé, de corriger les déséquilibres entre les populations avec de faibles revenus et celles qui ont des revenus plus élevés, la santé des individus étant l’un des moteurs du développement économique des Etats africains.
La santé, moteur du développement économique en Afrique »
Le Professeur Justin Koffi N’Goran est au cœur de cette réflexion sur les causalités réciproques entre les performances économiques de la Côte d’Ivoire et la sante de sa population. Député d’Attiegouakro et Lolobo, une zone rurale, il est au cœur des politiques de proximité voulues par le président Alassane Ouattara,et il vote les lois qui définissent les grandes orientations des politiques publiques ; directeur général de l’ARRE (Autorité de Régulation des Récépissés d’Entreposage), il est au cœur d’un écosystème agricole à l’intérieur duquel se posent avec une acuité accrue les causalités réciproques entre économie et santé ; professeur titulaire des Universités et praticien des Hôpitaux, il a une longue expérience dans l’élaboration et la conduite des politiques de santé publique.
Dans ses fonctions à l’ARRE, en dehors de la valorisation des matières premières brutes agricoles, il s’est intéressé à la santé des planteurs dans un secteur où les filières relèvent d’une économie de plantation familiale avec des planteurs pauvres confrontés à la faible productivité agricole due à la dégradation des sols et aux crises climatiques.
Selon le Pr Justin Koffi N’Goran, « On parle toujours, pour une production durable et une amélioration de la productivité agricole, de la nécessité de préserver la santé des sols, ce à quoi s’emploie le gouvernement et les filières qui s’orientent vers une agriculture plus vertueuse sans accroître la superficie des terres cultivées. On oublie trop souvent la question de la santé des travailleurs dans le monde agricole, alors que les faibles revenus auxquels sont confrontés les petits exploitants les empêchent de se soigner.
Pour ma part, je n’oublie jamais d’établir un lien entre les performances économiques d’un secteur et la santé des individus qui travaillent dans ce secteur. Les déterminants de la santé comprennent des facteurs personnels (génétique et choix de vie), sociaux (cadre de vie), économiques (conditions de travail) et environnementaux. Investir dans la santé, ce n’est pas simplement s’engager sur le front de la santé, c’est s’engager sur tous les fronts à la fois, dont l’économie et le social.»
La santé, un levier stratégique incontournable
Dans un article publié par « Choiseul magazine » (29 janvier 2025), Christelle Azizet do Rego, fondatrice de « Grow Up Markets » et spécialiste de la coopération technique et technologique entre l’Union européenne et l’Union africaine, fait de la santé l’un des piliers du développement économique de l’Afrique. Elle écrit : « Un continent en bonne santé est un continent en mesure de mobiliser ses talents, développer ses industries et attirer des investissements durables. Pourtant, les crises sanitaires récentes comme Ebola ou la covid-19 ont mis en lumière la fragilité des systèmes de santé africains. Leur faiblesse a ébranlé les économies : pertes de productivité, recul des investissements et précarisation des populations. »
La conclusion est évidente : « Faire de la santé une priorité, c’est bâtir un socle solide pour une économie résiliente et dynamique », « la santé est un investissement productif, aux retombées à la fois économiques et sociales », « il est temps de changer de perspective : la santé ne saurait être perçue comme une charge budgétaire. En Afrique, elle est un levier stratégique incontournable pour accélérer le développement économique et social du continent africain. »
Personne ne peut nier qu’il existe des causalités réciproques entre les performances économiques d’un pays et la sante de sa population/. La santé est donc un secteur stratégique dont les besoins de financement sont énormes pour renforcer l’offre de soins protectrice pour les populations. Que l’offre de soins soit financée par l’Etat ou le secteur privé, qui demande un cadre réglementaire stable et attractif pour les investisseurs, l’Afrique doit relever le défi suivant : soigner des populations qui comptent parmi les populations les moins en santé dans le monde.
Lutter contre la pauvreté, c’est aussi favoriser la réduction des inégalités dans le domaine de la santé. En dehors du système de soins de santé (augmenter le nombre de médecins n’est pas suffisant), l’action doit être multisectorielle et multidimensionnelle au regard des conditions de vie et de travail qui façonnent le quotidien des individus.
Je laisse la conclusion de cette chronique à Christelle Azizet do Rego, qui écrit : « Le développement économique de l’Afrique reposera sur un capital humain en bonne santé. Investir dans la santé, c’est in fine investir dans les forces vives du continent pour qu’elles portent l’Afrique à la hauteur de ses ambitions et de son potentiel sur la scène mondiale. »
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org