La Journée mondiale pour l’industrialisation de l’Afrique : des effets d’annonce et des promesses non tenues
En 1989, à la suite des recommandations du Programme de développement industriel de l’Afrique impulsé par l’Union africaine et l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI / UNIDO), l’Assemblée générale des Nations unies a proclamé la « Journée mondiale pour l’industrialisation de l’Afrique ». Cette journée, dont la date a été fixée le 20 novembre, vise à mobiliser les gouvernements nationaux, les organisations multilatérales et régionales, les entreprises, les institutions financières et la société civile autour de l’objectif suivant : accélérer l’industrialisation du continent africain. On constate que cette journée du 20 novembre, officielle, internationale et onusienne, en est restée au stade des effets d’annonce et des promesses non tenues. Le logiciel du financement de l’économie africaine est resté le même : aide au développement, prêts concessionnels, droits de tirage spéciaux du FMI (l’Afrique ne bénéficiant de de 5 % des dotations) et autres formes de soutien aux investissements étrangers.
Entre 1989 et 2026, malgré la multiplication des Sommets et des rencontres consacrés à l’industrialisation de l’Afrique, malgré une croissance soutenue dans plusieurs pays du continent, malgré des richesses naturelles abondantes (matières premières brutes agricoles et extractives), l’Afrique reste l’une des zones les moins industrialisées du monde ; elle représente une faible part de la production manufacturière mondiale et elle participe peu à la création des chaînes de valeurs mondiales.
On retiendra, parmi les causes de ce retard dans l’industrialisation du continent l’actuelle réduction de l’aide de l’ordre de presque un quart depuis deux ans selon l’OCDE ; .un contexte géopolitique défavorable qui conduit les agences de notation à surévaluer le facteur risque pour les investisseurs ; le retard dans la transformation locale des matières premières qui continuent à être exportée, alors que, dans les stratégies d’industrialisation du continent, cette transformation des matières premières s’impose comme un enjeu de souveraineté qui relève d’une urgence absolue ; un écosystème financier qui n’existe pas encore, un projet important étant financé, sans réelle coordination entre elles, par 5 ou 6 organisations différentes, ce qui fait perdre du temps et rend difficile la mobilisation des ressources à grande échelle.
Un état d’esprit nouveau
On remarque, depuis plusieurs années, chez certains dirigeants africains, un état d’esprit nouveau avec la volonté d’aller au-delà de l’aide au développement et des dispositifs traditionnels de financement de l’économie du continent. Ce changement d’état d’esprit coïncide avec l’arrivée d’un nouveau président à la BAD, le Mauritanien Sidi Ould Tah, qui considère :
a) qu’une partie des solutions de financement de l’économie africaine se trouve en Afrique La BAD note qu’il n’a jamais été fait appel à l’énorme épargne disponible en Afrique pour le développement du continent. Or, cette épargne tourne autour de 4 000 milliards de dollars, si l’on compte les fonds de pension, les fonds souverains, les réserves des banques centrales, les banques commerciales, les systèmes d’assurance, etc.
b) que la BAD peut devenir l’organisme de régulation de la nouvelle architecture de l’écosystème financier africain en endossant une partie des risques, afin de rassurer les investisseurs.
En même temps, les entreprises étrangères et les investisseurs découvrent l’énorme potentiel d’industrialisation à court terme, y compris dans le secteur manufacturier, du continent, Les orientations prioritaires des politiques publiques visent à déployer le potentiel d’industrialisation du continent, en s’appuyant sur l’investissement privé. C’est ce que montre le PND 2026-2030 ivoirien, qui fait du secteur privé le principal moteur de financement pour porter les investissements structurants et accélérer l’industrialisation du pays. Loin de décourager les Etats africains, le contexte géopolitique particulièrement instable et la succession des chocs extérieurs (pandémies, guerre en Ukraine, guerre Etats-Unis-Iran, retrait de l’aide américaine) conduisent les chefs d’Etat « à exploiter leurs avantages comparatifs, tout en sécurisant leurs chaînes d’approvisionnement et en limitant les vulnérabilités externes », selon un rapport du « Policy Center for the New South », un think tank marocain. L’idée d’une nouvelle Afrique est un train de naître à partir de l’évaluation du potentiel réel d’industrialisation du continent en termes de valeur ajoutée et d’emplois, loin du mythe trompeur que représente un panafricanisme qui s’arrête aux mots.
L’intégration régionale et continentale parmi les clefs identifiées de l’industrialisation du continent
La volonté politique, loin de l’enfermement idéologique, s’exprime dans la promotion d’un panafricanisme économique pragmatique et affiche un haut niveau d’ambition souveraine. Les stratégies d’industrialisation de l’Afrique, qui sont parfaitement identifiées, intègrent désormais la création d’une nouvelle architecture africaine de financement de l’économie. La clusterisation industrielle qui permet de créer des synergies entre plusieurs acteurs économiques d’un même secteur, la valorisation locale des matières premières dans des secteurs stratégiques (minerais) et la réduction de la fiscalité et des coûts de transaction figurent parmi les priorités. Le Rapport du « Policy Center for the New South », publié en juin 2025, met l’accent sur l’indispensable intégration régionale et continentale. On peut lire dans ce rapport que: « L’Afrique est le continent le moins intégré au monde, avec un commerce intra-africain qui ne représente que 15 % du commerce total, contre 68 % en Europe, 58 % en Asie et 46 % en Amérique ». Le lien est évident entre le projet d’industrialisation du continent et la création, voulue par l’Union Africaine, de la ZLECAf (Zone de Libre-Échange Continentale Africaine). Pour Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique, la ZLECAf est « jusqu’à maintenant le projet phare de l’Afrique qui a expérimenté un manque de financement. » L’enjeu est donc, dans ce domaine de l’industrialisation du continent, de pallier le manque de financement.
Pragmatisme économique et réalités politiques
C’est sur cette question du financement de l’économie africaine que porteront les travaux des assemblées annuelles de la Banque Africaine de Développement (BAD, qui se sont ouverts le lundi 25 mai 2026, à Brazzaville. Nommé en 2026 à la tête de la BAD, Sidi Ould Tah incarne ce changement de paradigme qui prévoit la mobilisation des ressources à grande échelle sur le continent. Le pragmatisme économique ne fera pas oublier les questions politiques, car, pour connecter ce grand marché unique de 1,3 milliard de personnes qui pourrait « générer des dépenses cumulées des consommateurs et des entreprises pouvant atteindre 4.000 milliards de dollars », il faut réduire les entraves réglementaires et douanières, surmonter les disparités économiques et le protectionnisme, L’industrialisation de l’Afrique est la condition indispensable pour une croissance soutenue, durable et inclusive.
Christian Gambotti
Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – . Contact : cg@afriquepartage.org