Culture

Littérature africaine – Nos classiques : le poète Martial Sinda

Par La Rédaction19 mai 2025

La littérature africaine francophone est une littérature jeune. Elle émerge au début du 20e siècle. Elle appartient à un patrimoine culturel régional ou national, ou plus largement au patrimoine du monde noir.

Les hommes de lettres, les universitaires, les éditeurs et les institutions privées ou publiques de ces aires géographiques doivent œuvrer à leur visibilité pour qu’elles soient transmises aux nouvelles générations africaines et du reste du monde, sous peine d’avoir des anneaux manquants, entravant la pleine connaissance de l’histoire d’un pays voire d’un continent.

La première de couverture du livre. © DR

Nous prenons le cas du Premier chant du départ de Martial Sinda, publié en 1955 aux éditions Seghers. Introuvable pendant 69 ans. Pour les 70 ans de sa publication, il vient d’être réédité par les éditions Orphie, en mars 2025.

Un point d’histoire littéraire sur la Négritude

Le recueil de poèmes Premier chant du départ de Martial Sinda est écrit en 1955 à l’époque coloniale. Il est le premier recueil écrit par un ressortissant de l’Afrique Équatoriale française. Il fut en 1956 le premier livre publié par un Noir qui arracha le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Équatoriale française. Il est publié dix ans après le recueil Chant d’ombres de Léopold Sédar Senghor.

Celui-ci fut le premier recueil de poèmes de l’Afrique Occidentale française,  publié en 1945 aux éditions du Seuil. Martial Sinda s’inscrit dans le mouvement de la Négritude poétique, qui a pour « précurseur René Maran » (Senghor), pour Manifeste l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française signée par Senghor en 1948 (Thierry Sinda)et pour triumvirat Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas.

Les poètes et universitaires Martial et Thierry Sinda (Paris mars 2025) © DR

Les chercheurs du siècle dernier ont fait la confusion entre  trio (groupe composé de trois personnes) et  triumvirat : les trois personnes les plus influentes d’un groupe, en l’occurrence d’une trentaine de poètes. Parmi ceux-ci : Flavien Ranaivo (L’ombre et le vent, Imprimerie de Tananarive, 1947), Bernard Dadié (Afrique debout ! Seghers, 1950), Keita Fodéba  ( Poèmes africains, Seghers, 1950 ), Fily Dabo Sissoko ( Crayons et portraits, Imprimerie Union, 1953), Paulin Joachim (un Nègre raconte, Durocher, 1954), Francesco Ndistouna (Fleurs de latérite, Regain, 1954), David Diop (Coup de pilon, Présence africaine, 1956), Jacques Rabémananjara (Antsa, Présence africaine, 1956)  Viderot Mensah Toussaint (Pour toi nègre mon frère, Regain, 1960) et quelques autres.

Réédition du Premier chant du départ de Martial Sinda

L’édition originale du Premier chant du départ de Martial Sinda comportait 60 pages. Le format satisfaisait à la collection « PS » de Pierre Seghers placée sous le signe d’une année. La réédition chez Orphie de mars 2025 est publiée hors collection. Elle comporte 204 pages. On y retrouve les deux principaux  marqueurs de la Négritude : tradition africaine et révolte contre le racisme et les excès de l’administration coloniale, inaugurés par René Maran avec son récit Batouala, véritable roman nègre, Albin Michel, Prix Goncourt 1921.

L’édition est augmentée de 35 poèmes inédits d’époque, d’un avant-propos de l’auteur remettant le texte dans son contexte, d’une préface inédite de René Maran, de photos et de coupures de presse d’époque, et d’un appendice sociologique, linguistique et historique. Le but de la Négritude était la dignité de l’homme noir et de sa culture.

Ce mouvement a donné des coups de boutoirs poétiques à l’administration coloniale. C’est ainsi que la Négritude historique née sur les bords de la Seine disparaît avec les indépendances africaines. Elle cède la place aux littératures régionales et nationales. Elles ont à leur tour un rôle à  jouer pour le bon développement de l’ Afrique.

Thierry Sinda

Photos / légendes

La daba

À Aimé Césaire

OHYO hé lé lé oh yo !

C’est le cri de la daba,

Qui frappe le sol fertile,

Qui frappe le sol envahi,

Qui frappe sans arrêt le sol noir,

Le sol blanc et inculte.

Daba, c’est la houe pointue.

C’est aussi l’arme inoffensive.

Ohyo hé lé lé oh yo !

C’est toujours le cri de la daba,

Qui agace tout le monde

Qui crache sans pitié sur la figure des gens,

Ohyo hé lé lé oh yo !

Quand la daba souffre,

Quand la daba peine,

Quand la daba crie au secours,

Quand la daba ne peut plus piocher,

Quand la daba ne peut plus faire autrement,

Elle agace tout le monde.

Même le hauti Mi N’Coveri-d’émah,

Elle agace même son maître.

Ohyo hé lé lé oh yo !

C’est le cri de la daba,

 Qui n’a pas de manche.

Daba a soif, daba voudrait boire,

Tout le monde fait la sourde oreille,

Car le cri de la daba, c’est zéro,

Car le cri de la daba n’est pas un cri.

Ohyo hé lé lé oh yo !

Entendez bien, entendez bien

Ce cri de la daba, qui, un jour,

Vous piochera le front,

Vous blessera la figure,

Mettra votre mensonge à nu

Comme la nudité d’un nouveau-né.

Quand la daba en aura assez de vous,

Elle n’hésitera pas à vous dire :

Nous voulons la Paix de la Paix.

Ohyo hé lé lé oh yo !

La daba crie, car elle a faim.

La daba crie, car elle est malheureuse.

La daba a soif : mes amis, donnez-lui à boire.

La daba crie, car elle souffre.

La daba crie, car elle n’est pas aiguisée.

Ohyo hé lé lé oh yo !

C’est le cri de la daba.

Ô mes amis, quand notre daba

Sera bien maintenue dans son manche,

On n’hésitera pas à vous la jeter à la figure.

Ohyo hé lé lé oh yo !

Tant que la daba ne sera pas satisfaite,

Sans cesse,

Sans cesse, elle vous emmerdera.

Ohyo hé lé lé oh yo !

C’est toujours le cri de la daba.

© Martial Sinda, Premier chant du départ, Seghers, 1955

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