“Moi Hassan fils de Mohamed le Peseur, moi, Jean-Léon de Médicis, circoncis de la main d’un barbier et baptisé de la main d’un Pape, on m’appelle aujourd’hui l’Africain… On m’appelle aussi le Grenadin, le Fassi, le Zayyati, mais je ne viens d’aucun pays, d’aucune cité, d’aucune tribu. Je suis fils de la route, ma patrie est caravane, et ma vie est la plus inattendue des traversées. Mes poignets ont connu tour à tour les caresses de la soie et les injures de la laine, l’or des princes et les chaînes des esclaves. Mes doigts ont écarté mille voiles, mes lèvres ont fait rougir mille vierges, mes yeux ont vu agoniser des villes et mourir des empires. De ma bouche tu entendras l’arabe, le turc, le castillan, le berbère, l’hébreu, le latin et l’italien vulgaire, car toutes les langues, toutes les prières m’appartiennent. Mais je n’appartiens à aucune. Je ne suis qu’à Dieu et à la terre, et c’est à eux qu’un jour, je reviendrai. Et tu resteras après moi, mon fils. Et tu porteras mon souvenir. Et tu liras mes livres. Et tu reverras alors cette scène : ton père, habillé en Napolitain sur cette galée qui le ramène vers la côte africaine, en train de griffonner, comme un marchand qui dresse son bilan au bout d’un long périple. Mais n’est-ce pas un peu ce que je fais : qu’ai-je gagné, qu’ai-je perdu, que dire au Créancier suprême ? Il m’a prêté quarante années, que j’ai dispersées au gré des voyages : ma sagesse a vécu à Rome, ma passion au Caire, mon angoisse à Fès, et à Grenade vit encore mon innocence.
Amine Maalouf (Léon l’Africain). Cet extrait dans sa compréhension est pour le moins le livre en miniature.
Il y a des existences dépassent les frontières et les identités figées pour devenir le reflet des bouleversements d’une époque. “Léon l’Africain” de Amin Maalouf, publié en 1986 aux Éditions Jean-Claude Lattès, est dans une dynamique de redécouverte des grandes figures historiques à travers le prisme du roman contemporain.
Inspiré de la vie de Hassan al-Wazzan, le récit adopte la forme de mémoires fictifs où se mêlent réalité historique et reconstruction littéraire. Né à Grenade en 1488, au crépuscule de la présence musulmane en Espagne, le protagoniste est contraint à l’exil après la chute de la ville en 1492, amorçant ainsi une vie marquée par le déplacement, l’errance et l’adaptation.
De Fès à Rome, en passant par les grandes cités du monde méditerranéen du XVIᵉ siècle, le personnage traverse des univers culturels et religieux contrastés. Capturé en 1518 puis offert au pape Léon X, il est baptisé et devient Jean-Léon de Médicis, incarnant une identité plurielle, faite de tensions, mais aussi d’une richesse exceptionnelle.
L’auteur ne se contente pas de relater un itinéraire ; il interroge les notions d’appartenance, de mémoire et de transmission. À travers Léon, c’est toute la complexité des échanges entre civilisations qui est mise en lumière, dans un contexte marqué par les conflits, mais aussi par les rencontres.
L’écriture, à la fois élégante et immersive, restitue avec précision l’atmosphère des époques traversées. Elle confère au récit une dimension presque intemporelle, où le passé dialogue avec les préoccupations contemporaines.
Au-delà de l’histoire individuelle, l’œuvre apparaît comme une méditation sur l’exil et l’identité. Elle rappelle que l’homme, lorsqu’il est privé de racines fixes, peut faire de sa mémoire un territoire. Lire “Léon l’Africain”, c’est parcourir l’histoire à hauteur d’homme, entre exil, errance, perte et renaissance.
“Léon l’Africain” de Amin Maalouf, Éditions Jean-Claude Lattès, 1986, Avec la contribution de Ouattara Yassoungo Drissa (Lu et résumé).