Il y a des passages de livre qui en disent mieux que des résumés. Ces quatre passages de “Ce que le jour doit à la nuit” de Yasmina Khadra expriment en chacun le roman dans son entièreté. “La vie est un apprentissage permanent ; plus on croit savoir, moins on sait, tant les choses changent, et avec elles les mentalités” (p.43) ; “C’était par eux que j’avais appris, par exemple, que l’eau de la mer avait été douce avant que les veuves des marins n’y déversent leurs larmes… “(p.54) ; “Ne cherche pas le coupable là où tu ne trouves pas de sens à ta douleur.” (p.62) ; “Tout se façonne dans la tête. Ce que les yeux découvrent, l’esprit l’adopte, et on pense que c’est là, la réalité des êtres et des choses.” (p.73)
Dans les années 1930 à Oran, vivait Younes un enfant pauvre. Il est confié à son oncle pharmacien qui vit chez les colons. Son identité change, il devient Jonas et grandit à Rio Salado avec ses amis pieds noirs : Jean-Christophe, Fabrice, Simon, André. Frères de cœur, ils jurent de ne jamais se trahir. Jonas découvre un autre monde : l’école, les livres, la mer. Puis il rencontre Émilie, fille de colon. L’amour est à la fois foudroyant et immédiat puis purement impossible. Il est arabe. Elle est française. Voilà tout “le mal”.
L’Algérie coloniale n’autorise pas ce type de mariage. On les sépare. Jonas épouse Isabelle, sans amour. En 1954, la guerre d’Algérie éclate. Le Front de Libération Nationale (FLN) contre l’Organisation Armée Sécrète (OAS). Les attentats, les tortures, les villages brûlés se multiplient. Jonas est pris entre deux feux. Ses amis d’enfance rejoignent l’OAS, son oncle aide le FLN. Lui refuse de choisir. Il ne veut tuer personne, il veut sauver des vies, il veut sauver ceux qu’il aime. Jean-Christophe pose une bombe, Jonas le couvre. Il porte le crime en silence. Émilie revient, mariée, malheureuse. Leur amour brûle encore et le pays s’effondre.
En 1962, c’est l’indépendance de l’Algérie. C’est l’exode des pieds noirs. Émilie part et Jonas reste. Il devient pharmacien à Oran et vieillit seul. Jonas est hanté par ses choix. 50 ans plus tard, Émilie revient. Vieille, malade. Ils passent une nuit ensemble. Elle meurt à l’aube. Jonas comprend la phrase de son oncle : “Ce que le jour doit à la nuit”. La lumière naît de l’ombre. La paix naît de la guerre. L’amour naît de l’interdit.
Ce n’est pas un livre sur la guerre d’Algérie. C’est un livre sur les hommes broyés par la guerre. Khadra ne distribue pas les bons et les mauvais points. Jean-Christophe, le poseur de bombes, est aussi l’enfant qui partageait son pain avec Jonas. L’oncle du FLN est celui qui a arraché Jonas à la misère. Tout le monde a ses raisons. Tout le monde perd. Jonas incarne le drame, celui d’être l’Arabe chez les Français, le Français chez les Arabes.
Nulle part chez lui. Sa neutralité n’est pas de la lâcheté, c’est un acte de résistance. Dans un monde qui hurle “choisis ton camp”, il choisit l’humain. L’auteur écrit l’Algérie perdue avec une lumière aveuglante. Les orangers, la mer, les dîners sous la treille. On sent la chaleur, on entend les cigales. Cette beauté rend la guerre plus insupportable. Il ne décrit pas les massacres en détail. Il montre leurs conséquences : les regards qui se détournent, les amitiés qui meurent, les exils. La pudeur y est plus.
On peut reprocher au livre un certain lyrisme. Émilie est parfaite, irréelle. L’amitié des cinq garçons est idéalisée. La guerre semble parfois un décor pour une histoire d’amour. Mais c’est assumé. Khadra n’est pas écrit un livre ou un manuel d’histoire, il a écrit un roman de réconciliation. L’auteur veut que le lecteur pied-noir et le lecteur algérien pleurent sur la même page. Il pose une question actuelle : que vaut la fidélité quand ton pays te demande de haïr ton frère ? Jonas répond : rien ne vaut plus que l’amour. Il perd tout : son pays, sa femme, ses amis. Il garde une chose essentielle : il n’a pas tué.
La dernière scène résume tout. « Deux vieillards, un amour intact, un pays qui n’existe plus. Ils n’ont pas eu le jour. Ils ont eu la nuit. Et c’est la nuit qui leur a donné le droit d’aimer. “Ce que le jour doit à la nuit” de Yasmina Khadra n’est pas le livre le plus dur sur l’Algérie, mais simplement le plus humain ». Il réconcilie sans mentir, il rappelle que derrière chaque drapeau, il y a un Jonas qui ne veut pas choisir.
“Ce que le jour doit à la nuit” de Yasmina Khadra, Julliard 2008.
CoolBee Ouattara