Dans Délices des Tropiques, Isac Grah déploie une œuvre d’une densité à la fois lyrique et sociale, à la croisée des saveurs culinaires et des douleurs de l’errance.
Paru en 2019 aux Éditions Vallesse, ce roman se présente comme un manifeste identitaire en même temps qu’un journal intime du déracinement, servi par une plume pleine de tendresse, de verve et de clairvoyance.
L’œuvre met en scène ABY Tagnon, un jeune paysan qui s’est exilé avec son épouse Timaty dans la forêt sacrée de Djlêplo pour échapper à la poursuite des forces de l’ordre. En effet, il avait mis hors d’état de nuire son adversaire le sergent chef Madou qui l’avait provoqué. Dans leur exil, le couple a eu trois enfants dont l’aîné, Kanignon qui a été investi du pouvoir de combattre les sorciers qui déciment les populations de Zéboyo son village natal. De retour d’exil le jeune prodige se met à la tâche en humiliant à tour de rôle les plus dangereux sorciers qui ont tenté de l’attaquer.
Ce roman est une véritable allégorie : celle de la mémoire africaine qui refuse de se dissoudre dans l’anonymat de la diaspora. Les plats, les épices, les gestes ancestraux du cuisinier deviennent autant de symboles d’une culture tenace et fière, qui lutte contre l’effacement. Isac Grah, en gourmet des mots, compose un récit sensoriel : chaque description culinaire est une offrande poétique, un acte de résistance et un hommage aux mères, aux peuples, aux terres nourricières.
Mais l’œuvre ne s’arrête pas à la simple évocation nostalgique. Elle dépeint avec justesse la violence sourde du quotidien des immigrés, la solitude des grandes villes, l’exploitation et l’hypocrisie d’un monde globalisé qui consomme l’exotisme sans en accepter les porteurs. À travers la trajectoire d’Aby, l’auteur interroge le sens du succès, le poids des sacrifices, et l’identité en lambeaux que l’exil peut engendrer.
Sur le plan stylistique, Délices des Tropiques séduit par sa langue vivante, ses tournures imagées et son écriture organique. Le texte mêle français soutenu et expressions ivoiriennes, conférant au roman une chaleur particulière et une musicalité qui relèvent autant du conte que du témoignage. La narration alterne les saveurs douces et amères, entre fulgurance poétique et réalisme cru.
Au bout du compte, Délices des Tropiques est bien plus qu’un roman sur la cuisine ou l’exil, ou si vous voulez, un chant de vie aux saveurs d’exil version Isac Grah. C’est une fresque humaine, une méditation sur la dignité, une déclaration d’amour aux racines africaines et un appel à repenser le vivre-ensemble. Par cette œuvre, Isac Grah s’impose comme une voix littéraire majeure de la Côte d’Ivoire contemporaine, capable d’embrasser les grandes douleurs et les petites joies avec une intelligence émotionnelle rare.
Délices des Tropiques. Éditions Vallesse, 2019. Avec la contribution de Ouattara Yassoungo Drissa (lu et résumé).