Le nom, ce sceau de l’Être bafoué. Il est des romans qui murmurent, et d’autres qui tonnent. “La Carte d’identité” de Jean-Marie Adiaffi appartient à cette seconde lignée. Publiée en 1980 aux Éditions CEDA, puis reprise par Hatier International, cette œuvre éblouissante ne se contente pas de raconter : elle déchire, dénonce, délivre.
L’auteur y convoque la littérature comme lieu d’exorcisme, où la langue devient tambour, la narration rite, et le personnage, médium d’une révolte pluriséculaire.
Le point de départ est d’une simplicité tragique : un homme, Mélédouman, héritier d’un trône Agni, se présente à la sous-préfecture pour réclamer sa carte d’identité. En retour, il reçoît une sentence glaçante : il n’existe pas. Son nom, authentiquement africain, ne figure dans aucun registre officiel. À travers cette scène d’apparence banale, Adiaffi fait jaillir un questionnement vertigineux : qu’est-ce qu’un homme sans reconnaissance légale dans un monde où l’existence commence par un papier ?
Mais le nom de Mélédouman n’est pas un caprice. Il est mémoire ancestrale, musique d’un peuple, transmission des mondes invisibles. Or, le système colonial, figé dans son rationalisme administratif, exige que ce nom soit converti, aplati, francisé, en somme, effacé. L’administration coloniale devient tribunal et l’identité, un champ de bataille. Le nom africain n’est pas seulement nié : il est inacceptable.
L’espace du roman est à la fois réduit et totalisant. Tout se joue dans les méandres absurdes d’un bureau de sous-préfecture, mais ce huis clos administratif contient en germe toute la tragédie historique des peuples colonisés. Dans cette arène où l’homme s’efface derrière le formulaire, l’auteur peint une fresque de l’humiliation systémique. La modernité imposée par l’État postcolonial n’est qu’une reproduction mécanique de l’ancienne domination européenne.
Le récit se déploie comme un procès, non celui d’un homme, mais celui de la mémoire mutilée d’un continent. Chaque fonctionnaire devient un spectre zélé, chaque témoin, un complice passif de la négation. Adiaffi renverse ici les codes : le héros, porteur d’une vérité ancienne, est considéré comme fou, tandis que les défenseurs de la norme sont les véritables agents de la déraison.
À travers une écriture dense, incantatoire, le roman révèle la violence silencieuse de la loi quand elle refuse l’altérité. La carte d’identité n’est plus un document civil : elle est l’instrument de la réduction de l’homme à ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas seulement le nom qu’on exige de changer, c’est l’âme, la filiation, l’essence. Le verbe comme flamme de reconquête, mais la puissance de “La Carte d’identité” ne réside pas uniquement dans son propos. Elle s’incarne dans un style fulgurant, une langue enflammée, presque prophétique. Adiaffi mêle la narration au chant, l’essai à la poésie, dans un flux verbal qui évoque autant la parole du griot que le verset sacré. La syntaxe déborde, la ponctuation explose, les mots dansent.
C’est toute une civilisation refoulée qui ressurgit, tambour battant, dans la bouche du narrateur. Par cette forme, l’auteur crée un contre-pouvoir littéraire. À la froideur du jargon administratif, il oppose l’ardeur rituelle de la parole africaine. Son écriture devient acte de souveraineté. Dans chaque page, le lecteur est invité à renouer avec ce que l’Occident a voulu faire taire : le droit de s’appeler, de s’affirmer, de se nommer par soi-même. Mélédouman ne cherche pas à s’adapter : il refuse d’être amputé. Il ne cède ni devant le ridicule, ni devant la menace. Ce refus ultime, d’un nom imposé, d’une identité réduite à un numéro, est en soi un acte politique. Par ce geste, il fait surgir l’homme debout, celui qui s’ancre dans ses racines pour affronter l’arbitraire. Un texte-révélation pour les peuples en quête de sens.
Au-delà de son époque, “La Carte d’identité” résonne aujourd’hui comme une œuvre d’alerte. Elle rappelle avec force que l’oubli n’est jamais neutre, que l’administration peut être une machine à effacer les âmes, et que la dignité se joue parfois dans un simple nom refusé. En ces temps de mondialisation fluide, de standardisation galopante, où les identités vacillent entre marketing et exil, Jean-Marie Adiaffi nous offre une leçon de lucidité : l’universalité ne saurait exister sans reconnaissance des diversités fondamentales.
En somme, “La Carte d’identité” n’est pas seulement un roman de la dénonciation. C’est un livre qui éclaire, un livre qui arme, un livre qui console. Il rappelle à chaque lecteur d’Afrique et d’ailleurs que nommer le monde, c’est déjà résister à sa confiscation.
“La Carte d’identité” de Jean-Marie Adiaffi
Éditions CEDA /Hatier 1980. Avec la contribution de Ouattara Yassoungo Drissa, lu et résumé.