Ce livre est une véritable plongée dans l’univers de la parole africaine, de la mémoire et de la transmission. Bien que conçu dans une forme accessible, notamment pour un jeune public, ce texte est loin d’être une simple initiation. Il constitue une fresque vivante et vibrante du rôle fondamental que joue le griot dans la société africaine traditionnelle, un rôle qui dépasse la fonction de conteur pour atteindre celle de gardien de l’histoire, de la mémoire et des valeurs collectives.
Le récit épouse le rythme d’une journée ordinaire de griot. Dès l’aube, il se lève, accomplit les gestes simples du quotidien, mais déjà ses pensées sont habitées par ce qu’il doit transmettre. Le griot n’est pas un homme comme les autres : il est porteur d’une charge héritée de ses ancêtres, celle d’être la voix de ceux qui ne sont plus et le guide de ceux qui sont encore. Sa mémoire est son trésor, sa parole est son arme, son chant est sa manière d’inscrire l’histoire dans le cœur des hommes. À travers le regard d’Ahmadou Kourouma, chaque geste du griot devient une liturgie, chaque parole une offrande, chaque récit une manière de prolonger le souffle des ancêtres.
Tout au long de la journée, on découvre l’univers du griot dans sa complexité. Il ne se contente pas de raconter des histoires pour distraire : il transmet des généalogies, conserve les récits fondateurs, rappelle les exploits des rois, des guerriers et des ancêtres. Dans les moments de joie comme dans les moments de crise, il est sollicité pour ses paroles. Celles-ci réconcilient, consolent, instruisent, parfois corrigent. Le griot est donc à la fois chroniqueur, historien, poète, médiateur et musicien. Son pouvoir ne réside pas dans la force matérielle mais dans l’éloquence, dans l’art de dire ce qui doit être dit, au moment où cela doit être entendu.
Ahmadou Kourouma, romancier reconnu pour son écriture puissante et sa capacité à inscrire les réalités africaines dans une langue d’une beauté singulière, restitue ici avec sobriété mais profondeur le rôle du griot. En choisissant la forme d’une journée vécue, il offre au lecteur la possibilité de comprendre le quotidien de cet homme singulier, tout en révélant l’extraordinaire densité de sa fonction. Le griot, même lorsqu’il mange, discute ou se repose, demeure habité par la parole. Son identité entière est façonnée par elle : il vit de la parole, pour la parole et par la parole.
Ce livre, bien qu’accessible aux enfants dès l’âge de dix ans, possède une portée universelle et une densité qui touchent également l’adulte. Derrière la simplicité apparente du récit se cache une profonde réflexion sur la mémoire et la transmission. Le griot rappelle que l’histoire d’un peuple ne s’écrit pas seulement dans les livres mais qu’elle vit, se chante, se raconte. La parole est un patrimoine immatériel aussi précieux que n’importe quel monument. Elle est fragile car elle dépend de la mémoire et de l’oralité, mais elle est aussi résiliente, car elle se transmet de génération en génération à travers le verbe vivant.
Kourouma, en rendant hommage au griot, rend aussi hommage à l’Afrique elle-même. Dans ce livre, il ne s’agit pas seulement de décrire une profession traditionnelle : il s’agit de montrer que la survie d’une culture passe par ses passeurs de mémoire. Le griot est l’archive vivante, le témoin des gloires et des drames, le chantre des valeurs, le gardien des origines. Il est celui qui relie le passé au présent et qui prépare l’avenir en transmettant aux jeunes générations l’héritage des anciens. Sans lui, les fils de la mémoire risqueraient de se rompre et le peuple de se perdre.
La force de ce récit tient aussi à la manière dont il souligne la dignité et la noblesse du griot. Souvent relégué dans une image folklorique, le griot retrouve ici sa stature véritable : celle d’un homme de parole, c’est-à-dire d’un homme qui détient un pouvoir intangible mais essentiel. Dans une société où l’oralité demeure au cœur des relations humaines, le griot occupe une place unique. Il n’est ni chef, ni guerrier, ni prêtre, mais sans lui aucun chef ne peut être consacré, aucune guerre ne peut être justifiée, aucun rituel ne peut être complet.
“Le griot, homme de paroles” d’Ahmadou Kourouma. Editions Grandir 1999, avec la contribution de Ouattara Yassoungo Drissa (Lu et résumé).