Culture

LU POUR VOUS By CoolBee Ouattara || “Légère amertume” de Camille Elanni et de Djaï, avec des illustrations de Koffi Roger N’Guessan

Par La Rédaction2 octobre 2025

L’ouvrage Légère amertume (une histoire du thé), scénarisé par Camille Elanni et Djaï, avec des illustrations de Koffi Roger N’Guessan, s’impose comme une œuvre singulière et magistrale, où la simplicité d’un rituel quotidien – celui de boire le thé – se transmue en un vaste récit historique et existentiel. Loin de se limiter à l’évocation d’une boisson, cette bande dessinée explore, avec finesse et profondeur, la manière dont un objet apparemment banal devient le miroir d’identités multiples, le vecteur de mémoires et le témoin discret des bouleversements politiques, sociaux et culturels.

Au cœur du récit se dresse la figure d’Adjoua, héroïne fictive mais dotée d’une authenticité saisissante, qui incarne les mutations d’une génération et d’un continent. Son parcours, de l’enfance ivoirienne dans les années 1960 à son engagement de photoreporter en Sierra Leone dans les années 1980, puis à ses pérégrinations en Chine contemporaine, offre une fresque à la fois intime et universelle.

Dans chacun de ces épisodes, le thé n’est pas seulement un breuvage, mais un symbole, un trait d’union, une mémoire vivante. Enfant, Adjoua reçoit de sa mère le goût de cette boisson, autour d’une vieille théière cabossée, héritage transmis comme un secret précieux. Ce geste maternel n’est pas anodin : il inscrit l’héroïne dans une lignée, dans une histoire qui la dépasse, tout en lui rappelant que la mémoire familiale et la mémoire mondiale se rencontrent dans des objets modestes, mais porteurs d’une signification infinie.

Le récit s’élargit ensuite aux convulsions historiques. Lorsque la jeune femme devient reporter et se retrouve confrontée à la guerre civile en Sierra Leone, le thé apparaît encore, dans les interstices de l’horreur, comme une pause fragile, un rappel de la dignité humaine, une tentative de sauvegarde du lien social au milieu du chaos. Plus tard, à Pékin, Adjoua découvre l’origine pluriséculaire de cette plante devenue universelle. Le thé, boisson née en Asie, s’est mué au fil des siècles en un produit mondialisé, associé à la colonisation, aux échanges commerciaux, aux résistances culturelles. À travers ces trois moments de vie, l’album met en lumière les tensions qui traversent l’histoire moderne : appropriation et transmission, douleur et douceur, amertume et réconciliation.

Les auteurs ont le mérite de conjuguer la narration individuelle et la fresque collective, de telle sorte que le destin d’Adjoua devient l’écho des destinées multiples de l’Afrique, de l’Asie et du monde entier. Le choix de la bande dessinée comme médium n’est pas fortuit : il permet d’articuler la parole et l’image, de donner chair aux atmosphères, de faire ressentir autant qu’expliquer. Les dessins de Koffi Roger N’Guessan se distinguent par une sobriété élégante, un trait limpide qui évite l’excès de pathos tout en offrant une grande intensité expressive. Chaque vignette devient une fenêtre ouverte sur un monde en mouvement, un monde où une simple tasse fumante peut contenir toute la mémoire d’un peuple.

Première de couverture. © DR

La richesse de l’ouvrage tient également à la qualité du scénario de Camille Elanni et Djaï. Sans jamais céder à la tentation du didactisme pesant, ils insufflent à leur récit une dimension pédagogique subtile. Le lecteur apprend sans s’en rendre compte, au fil de l’histoire d’Adjoua, que le thé a façonné des économies, des rituels sociaux, des rapports de domination et de résistance. L’arrière-goût amer dont il est question dans le titre n’est pas seulement celui du breuvage, mais celui des souffrances, des guerres, des colonisations et des désillusions. Mais cette amertume demeure « légère », car elle s’accompagne toujours d’une douceur persistante, celle de la transmission familiale, du partage, de la résilience.

Dans ce va-et-vient entre l’intime et le collectif, le féminin et l’universel, le quotidien et l’historique, l’ouvrage affirme sa singularité. Adjoua, femme africaine, incarne la résistance silencieuse de celles dont les voix furent longtemps étouffées par les grands récits masculins et politiques. Par son regard, par ses gestes, par ses souvenirs, c’est une autre histoire qui se dessine : celle des femmes, des mères, des filles, qui, autour d’une tasse de thé, ont transmis l’essentiel, c’est-à-dire la dignité, la mémoire et l’espérance.

En définitive, Légère amertume (une histoire du thé) n’est pas seulement une bande dessinée : c’est une méditation poétique et historique sur la mémoire et l’identité, une invitation à considérer que les objets les plus humbles recèlent une profondeur inestimable. Ce livre nous enseigne que l’humanité ne se résume pas aux grands événements, mais qu’elle se loge dans les gestes simples, dans le goût amer et doux d’une boisson qui, de la Chine ancienne aux foyers africains, a accompagné les joies et les drames des peuples.

Œuvre d’une rare densité, alliant la rigueur de l’analyse à la grâce du récit et à la beauté des images, Légère amertume occupe une place importante dans la bande dessinée contemporaine africaine et francophone. Il rappelle que le neuvième art peut, sans rien perdre de sa force esthétique, embrasser la complexité du monde et éveiller en chacun de nous une conscience plus aiguë de notre histoire commune.

“Légère amertume” de Camille Elanni et de Djaï, avec des illustrations de Koffi Roger N’Guessan. Harmattan 2018. Avec la contribution de Ouattara Yassoungo Drissa (Lu et résumé).

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