Dans “L’Étrange Destin de Wangrin”, chef-d’œuvre de la littérature africaine, Ahmadou Hampâté Bâ livre un récit captivant, subtil et profondément africain, où le rire masque la douleur, et où l’intelligence populaire défie les puissants de l’histoire. Publié en 1973, ce roman, à mi-chemin entre la biographie romancée, la chronique historique et la fable philosophique, retrace la vie fascinante d’un homme hors du commun : Wangrin, interprète africain au temps de la colonisation française.
Wangrin n’est pas un héros classique. Il est rusé, opportuniste, brillant, parfois
moralement ambigu, mais toujours guidé par un instinct de survie exceptionnel dans un monde déséquilibré par la domination coloniale. Interprète formé à l’école des Blancs, mais profondément enraciné dans les sagesses africaines, il devient le trait d’union — et souvent le manipulateur — entre deux mondes en conflit : celui de l’administration coloniale et celui des sociétés traditionnelles ouest-africaines.
Ce personnage singulier traverse le récit comme un funambule, marchant sur le fil tendu entre le pouvoir et la trahison, l’admiration et la crainte. À travers ses aventures tantôt drôles, tantôt tragiques, Ahmadou Hampâté Bâ peint avec une finesse remarquable l’Afrique coloniale dans toute sa complexité : ses contradictions, ses injustices, ses adaptations forcées, mais aussi sa résilience culturelle.
Le récit est porté par une langue riche, savoureuse, imprégnée de l’oralité africaine. L’auteur, immense défenseur des traditions et des savoirs africains, restitue avec brio les proverbes, les tournures populaires, les éclats de sagesse ancestrale qui font le sel du roman. Sous le masque du conteur, Hampâté Bâ est un historien, un anthropologue, un philosophe, un moraliste. Il nous fait rire tout en nous éveillant à la complexité de l’âme africaine dans un contexte de domination étrangère.
Mais “L’Étrange Destin de Wangrin” n’est pas seulement un roman sur le passé. Il est une leçon d’actualité. Wangrin, c’est l’incarnation de l’intellectuel africain confronté à un pouvoir étranger, tiraillé entre l’ascension sociale et la fidélité à ses racines. À travers lui, l’auteur questionne la compromission, la duplicité, mais aussi l’ingéniosité, la capacité à détourner l’oppression par l’humour, la finesse et la culture.
En fin de compte, Wangrin ne triomphe pas. Il tombe. Mais sa chute est grandiose, presque mythique. Elle symbolise l’ambivalence d’un destin africain moderne, forgé dans la contradiction, la ruse et la dignité blessée.
“L’Étrange Destin de Wangrin” est un monument. Une œuvre essentielle. Une fresque littéraire qui donne voix à ceux que l’Histoire officielle a longtemps voulu réduire au silence. Un livre à lire, relire, transmettre.
“L’étrange destin de Wangrin” d’Ahmadou Hampâté Bâ. Présence Africaine 1973. Avec la contribution de Ouattara
Yassoungo Drissa (Lu et résumé).