À 22 ans, en 1962, Catherine quitte la France pour s’installer à Alger, juste après l’indépendance de l’Algérie. Militante communiste, elle est convaincue que son devoir est d’accompagner la naissance de ce nouveau pays libéré du joug colonial. Elle fait partie des « pieds-rouges », ces Français de gauche venus aider à construire l’Algérie post- coloniale. Enseignante, elle participe à la formation d’une jeunesse algérienne appelée à prendre en main son destin. Elle croit sincèrement au progrès, à la solidarité entre les peuples, et à la possibilité d’un monde plus juste.
“Nos années rouges” d’Anne-Sophie Stefanini raconte l’histoire de Catherine, une jeune femme française idéaliste, profondément engagée dans les luttes révolutionnaires des années 1960. Loin d’un simple roman historique, ce texte nous plonge dans l’intimité d’un parcours militant, entre espoirs, désillusions et quête de sens.
Mais derrière cet engagement noble, le doute s’installe peu à peu. La réalité politique algérienne se durcit. La révolution qui promettait justice et liberté commence à se refermer sur elle-même. En 1965, alors qu’elle n’a rien à se reprocher, Catherine est arrêtée par la Sécurité militaire. Jetée en prison sans explication, elle est interrogée pendant plusieurs jours. Ce temps suspendu devient l’espace d’un retour sur soi.
Enfermée, Catherine revisite son passé. Son engagement militant, les camarades de lutte, les amours croisées, les slogans criés avec ferveur. Mais aussi les petites lâchetés, les silences, les erreurs de jugement. Le roman ne raconte pas seulement une arrestation arbitraire, mais surtout une plongée intérieure. Catherine se confronte à la vérité de ses choix. A-t-elle été naïve ? A-t-elle servi une cause qui l’a dépassée ? Est-ce qu’on peut encore croire à la révolution quand celle-ci se retourne contre ses propres soutiens ?
À travers ce personnage, Anne-Sophie Stefanini dresse le portrait d’une génération qui a voulu changer le monde. Une jeunesse portée par des idéaux puissants, mais souvent confrontée à la brutalité du réel. Le roman n’accuse pas, il interroge. Il explore la frontière floue entre le rêve politique et la répression, entre l’engagement sincère et l’instrumentalisation idéologique.
Le style d’écriture est sobre, presque retenu, mais empreint d’une grande sensibilité. L’auteure privilégie l’introspection à l’action, donnant à son récit une densité psychologique forte. Catherine n’est pas une héroïne parfaite, mais une femme lucide, habitée par le doute et la mémoire.
En refermant le livre, on garde en tête le silence des cellules, le poids des convictions et la force fragile de celles et ceux qui ont cru en un monde meilleur. “Nos années rouges” est un roman intelligent et émouvant, qui nous rappelle que les combats de jeunesse laissent toujours des traces profondes, même quand les rêves s’effondrent.
“Nos années rouges” d’Anne-Sophie Stéphanini. Editions Gallimard, 2017. Avec la contribution de Camara Aziz Mory William (Lu et résumé).