L’œuvre s’inscrit dans une tradition de la parole noire et engagée, dans le sillage de figures tutélaires comme Aimé Césaire, René Depestre, Frantz Fanon ou encore Jacques Roumain. Pour Saint-Éloi, le poème n’est pas une échappatoire, mais une responsabilité. C’est la voix de ceux qu’on ne veut pas entendre, la parole débout de ceux que l’histoire tente d’effacer. Il écrit depuis Haïti, depuis l’exil, depuis la mémoire d’un peuple résilient. Son écriture est empreinte de douleur, mais aussi d’espoir. Le poème devient alors un lieu de reconstruction, de réconciliation, d’humanité.
“Nous ne trahirons pas le poème”, Rodney Saint-Éloi, livre une déclaration passionnée en faveur de la poésie comme engagement, comme résistance et comme acte de survie. Loin d’être une simple activité littéraire, la poésie y est présentée comme un devoir, un cri, une arme, mais aussi un acte d’amour envers soi, les siens, et le monde blessé. Rodney Saint-Éloi ne propose pas un recueil au sens classique, mais un texte hybride, à mi-chemin entre le manifeste et la méditation poétique, profondément ancré dans l’histoire et dans la douleur des peuples opprimés.
Le texte dénonce les trahisons : celles de la langue, de l’histoire, des intellectuels qui choisissent le silence ou la compromission. Il s’élève contre l’oubli, contre le mensonge, contre la violence systémique. Pour Rodney Saint-Éloi, trahir le poème, c’est renoncer à la vérité, à la mémoire, à la dignité. C’est abandonner ceux qui n’ont que la parole comme refuge. À l’inverse, « ne pas trahir le poème », c’est assumer le rôle de témoin, de veilleur, de résistant. C’est écrire en restant du côté des plus vulnérables, sans chercher à plaire aux puissants.
L’auteur revendique une poésie libre, sans compromission, connectée à la vie, au peuple, à l’histoire. Le style est volontairement fragmenté, parfois oraculaire, toujours habité. Chaque phrase frappe comme une gifle ou comme une prière. Il utilise des images fortes, des anaphores, des rythmes incantatoires, pour faire entendre l’urgence de la parole poétique. Le poète s’adresse à ses frères, à ses ancêtres, à son peuple, mais aussi à tous ceux qui choisissent de vivre débout malgré la nuit.
“Nous ne trahirons pas le poème” est donc un acte de foi envers la puissance du verbe. C’est une invitation à garder la parole vive, à honorer la mémoire des disparus, à refuser l’oubli et la facilité. C’est aussi un appel à la jeunesse, aux créateurs, aux lecteurs, pour qu’ils prennent conscience de la portée de chaque mot, de la charge historique et humaine que porte la poésie.
En somme, ce livre est à la fois un hommage, une révolte et une promesse : celle de toujours faire entendre le poème, même quand tout pousse à se taire.
“Nous ne trahirons pas le poème” de Rodney Saint-Éloi. Editions Mémoire d’encrier 2019. Avec la contribution de Camara Aziz Mory William (Lu et résumé).