Culture

Maurice Bandaman, Grand Prix Bernard Dadié 2026 : portrait d’un pluridisciplinaire aux quatre vies

Par La Rédaction7 mai 2026

28 avril 2026 au Parc des Expositions à Abidjan, le verdict est tombé dès l’ouverture du 16e Salon international du livre d’Abidjan. Maurice Kouakou Bandaman, auteur à l’honneur du SILA 16, repart avec la plus haute distinction littéraire ivoirienne, le Grand Prix National de Littérature Bernard Binlin Dadié 2026, pour son roman “Sœurs esclaves” paru chez Présence Africaine/Eburnie.

Ce prix couronne une œuvre « engagée et profondément ancrée dans la mémoire historique ». Mais au-delà du livre, c’est un parcours hors norme que le SILA salue : celui d’un homme qui a vécu quatre vies sans jamais en trahir une seule. Enseignant, écrivain total, politique, diplomate. Retour sur l’itinéraire de Maurice Bandaman.

L’enseignant, l’éveilleur de consciences

Avant les ministères et les ambassades, il y a la craie. Né en 1962 à Toumodi, Maurice Bandaman entre en littérature par la porte de l’école. Professeur de lettres modernes, il enseigne au lycée et marque des générations d’élèves. Pour lui, la salle de classe n’est pas un lieu neutre : c’est le premier espace de liberté. « Un pays qui n’investit pas dans ses professeurs fabrique ses propres bourreaux », aimait-il répéter.

Cette vocation pédagogique irrigue toute son œuvre. Ses romans, ses pièces, ses essais gardent la clarté du maître qui explique, décortique, transmet. Même devenu ministre, il continue de parler comme un professeur : exemples concrets, phrases courtes, refus du jargon. La Côte d’Ivoire littéraire lui doit aussi d’avoir formé des lecteurs avant de chercher des fanatiques. Beaucoup d’écrivains ivoiriens des années 2000 le citent comme « le professeur qui m’a fait aimer le livre ».

L’écrivain total, du roman à la scène

Bandaman est ce cas rare d’auteur qui a touché à tous les genres sans s’y diluer. Poète avec “Une nouvelle aurore à Yopougon” dès 1987. Romancier avec “Le Fils de la femme mâle” en 1993, livre choc qui interroge la masculinité et le poids des traditions. Dramaturge avec “La Bible et le fusil”, joué à Abidjan comme à Limoges.

Essayiste avec “Côte d’Ivoire : chronique d’une guerre annoncée”. Nouvelliste, conteur, chroniqueur. Cette boulimie de formes n’est pas de la dispersion. C’est une méthode. Bandaman écrit comme on combat : sur tous les fronts. Il veut dire la Côte d’Ivoire dans sa complexité, du village à la capitale, de la tradition à la mondialisation.

“Sœurs esclaves”, le roman primé au SILA 16, en est la synthèse. À travers le destin de femmes arrachées, vendues, résistantes, il relit l’histoire de la traite et de ses répliques contemporaines : migration, servitude domestique, marchandisation des corps. Le jury du Grand Prix Dadié a salué « une œuvre engagée, portée par une langue à la fois charnelle et historique ».

Bandaman n’écrit pas pour orner. Il écrit pour nommer. Ses livres sont des actes. C’est ce qui explique sa longévité : 38 ans après son premier recueil, il reste lu, joué, étudié, et maintenant couronné par le prix le plus prestigieux du pays.

Le politique, la culture comme combat

En 2011, l’écrivain entre au gouvernement. Il devient ministre de la Culture et de la Francophonie, poste qu’il occupe jusqu’en 2020. Neuf ans à la tête d’un ministère souvent considéré comme « secondaire ». Lui en fait une arme.

Sous son magistère, la Côte d’Ivoire ratifie des conventions UNESCO, relance le MASA, crée le Fonds de soutien à l’industrie cinématographique, structure la politique du livre. Surtout, il impose une idée : la culture n’est pas le supplément d’âme, c’est le socle de la reconstruction post-crise. « On ne réconcilie pas un pays avec des discours, on le réconcilie avec des symboles partagés », martelait-il.

Son passage au ministère est clivant. On lui reproche son franc-parler, ses colères, sa gestion parfois solitaire. On lui reconnaît d’avoir remis les artistes au centre du jeu. Il quitte le gouvernement en 2020 avec l’image d’un ministre-écrivain : celui qui lisait des poèmes en Conseil des ministres et exigeait que les préfets citent Bernard Dadié dans leurs discours.

Le diplomate, ambassadeur de l’imaginaire ivoirien

Depuis 2021, Maurice Bandaman est ambassadeur de Côte d’Ivoire en France. Nouvelle mutation, même obsession : porter la voix ivoirienne. À Paris, il troque la veste de ministre pour celle de diplomate, mais ne range pas la plume. Il fait de l’ambassade un lieu de littérature.

Conférences, résidences, dédicaces : le 101 rue du Ranelagh devient une annexe du SILA. Cette quatrième vie boucle le cercle. L’enseignant expliquait le monde à ses élèves. Le diplomate explique la Côte d’Ivoire au monde. Entre les deux, l’écrivain et le ministre ont bâti la matière. “Sœurs esclaves” naît de ce va-et-vient : un roman ivoirien, édité entre Abidjan et Paris, qui parle d’histoire africaine au lecteur universel.

L’homme-synthèse que le SILA 16 a choisi d’honorer

En faisant de Maurice Bandaman son auteur à l’honneur et son Grand Prix 2026, le SILA ne récompense pas seulement un livre. Il désigne un modèle. Celui de l’intellectuel qui refuse la tour d’ivoire. Qui pense que la littérature doit descendre dans la rue, entrer au gouvernement, parler à l’UNESCO, puis revenir au roman.

Les quatre vies de Bandaman se tiennent. Le professeur donne la rigueur. L’écrivain donne le souffle. Le politique donne l’échelle. Le diplomate donne l’écho. Retirer une pièce et l’édifice tremble. À 64 ans, il publie “Sœurs esclaves” comme on livre un testament, mais sans l’air d’avoir fini. Le livre parle de chaînes qu’on brise.

Le parcours de Bandaman parle d’un homme qui a refusé les cases. Enseignant quand il fallait former, écrivain quand il fallait dénoncer, ministre quand il fallait bâtir, ambassadeur quand il faut représenter. Le Grand Prix Bernard Dadié porte bien son nom. Dadié, lui aussi, fut instituteur, écrivain, ministre, ambassadeur. La filiation est claire.

Le 28 avril 2026, en remettant les 5 millions de FCFA à Bandaman, le jury n’a pas seulement primé un roman. Il a passé le témoin. Reste une question, posée par “Sœurs esclaves” : que faire de la liberté quand on l’a conquise ? Bandaman a déjà répondu, quatre fois. La cinquième vie s’écrira peut-être en roman. Ou en actes, lui seul pourra nous le dire.

CoolBee Ouattara

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