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Organisation du Mondial 2026 : un journaliste sportif marocain évalue les forces et faiblesses de son pays

Par Adou Mel15 août 2017

Le Maroc a annoncé son intention d’organiser le Mondial 2026 de football après les tentatives manqué de 1994, 1998, 2006 et 2010. Dans cet entretien accordé à afrikipresse.fr, Mohamed Amine El Amri, journaliste sportif marocain au quotidien Le Matin du Groupe Maroc Soir évalue les chances de son pays d’organiser cette compétition.

A quel souci répond la candidature du Maroc pour l’organisation du Mondial 2026 ?

Leader dans bien des domaines sur le plan continental, le Maroc a présenté sa candidature pour abriter la Coupe du monde 2026. Pour l’instant, il ne s’agit que d’une manifestation d’intérêt de la part du Royaume. Le Maroc a démontré depuis quelques années toute l’étendue de sa capacité organisationnelle, comme lors de la Conférence des parties sur le changement climatique (COP 22) à Marrakech, ou plus récemment avec le symposium et l’assemblée générale de la Confédération Africaine de Football (CAF). Les événements sportifs ne sont pas en reste. On peut citer à titre d’exemple les deux éditions 2013 et 2014 de la Coupe du Monde des clubs, ou encore le Meeting Mohammed VI d’athlétisme, étape de la Diamond League.

Après quatre échecs pour l’organisation de cette compétition, le Maroc a-t-il tiré les leçons ?

Le Maroc a été candidat à quatre reprises (1994, 1998, 2006 et 2010), avec certes le même résultat d’échec, mais avec à chaque fois des fortunes diverses lors du comptage des votes. A mon avis, la plus grande leçon que le Maroc ait pu en tirer, a été la prise de conscience collective que sans infrastructures aux normes internationales, on ne peut aspirer à accueillir le monde ou même la région. C’est dans ce sens que plusieurs chantiers ont été inaugurés, réalisés et fonctionnent aujourd’hui à plein régime. Je cite les grands stades des villes de Marrakech, Tanger et Agadir, qui datent tous de la période post-2010. Mais aussi les stades de Rabat (Moulay Abdellah) et l’enceinte mythique du Complexe Mohammed V à Casablanca ont été réaménagés, pour se plier aux exigences de la FIFA (places numérotées, caméras de surveillance, salle de contrôle des opérations,…).  Quatre autres stades sont en cours de réalisation et d’autres projets sont à l’étude. Auparavant, tout était sur maquette et il faut croire que les responsables à la FIFA n’étaient pas fan de cartons.

Sur quels aspects le Maroc mettra-t-il beaucoup plus l’accent pour convaincre les électeurs ?

Je pense que le Maroc devrait mettre en évidence sa culture “melting-pot” qui rassemble l’Afrique, le monde arabe et l’Europe en un seul et unique peuple et à moins de deux heures de vol des différents stades et sites, (les principales villes du Royaume disposent d’aéroports internationaux et sont régulièrement desservies en vols internationaux). Dans les faits, cet aspect particulier a déjà profité à l’industrie du tourisme (10 millions de touristes en 2016), en faisant du Maroc un pays qui sait accueillir, et qui est aux petits soins de ses invités. En plus de cela, une Coupe du Monde au Maroc ne profiterait pas seulement au Maroc, mais à toute la région. L’argument purement sportif réside, lui, dans la ferveur du public envers le football et l’historique des sélections et des clubs marocains dans les compétitions FIFA. Le Maroc a été le premier pays africain à passer le premier tour en 1986, à la Coupe du monde.

Le refus du Maroc d’accueillir la CAN 2015 a été mal accueilli par de nombreux pays africains. Cela ne va-t-il pas jouer contre lui ?

Honnêtement, je pense que cet épisode est aujourd’hui derrière nous. Même pendant la gueguerre entre la CAF et la FRMF, notamment au Tribunal arbitral du sport, les responsables marocains ont multiplié les aller et retour au siège de la CAF pour confirmer leur appartenance à l’organe continental. Les sanctions levées par le TAS ont donné l’occasion à la FRMF de retrouver sa place parmi le concert des nations footballistiques africianes, en signant un grand nombre de conventions avec les autres fédérations pour l’échange et le partage d’expertise, notamment au niveau des infrastructures et la formation.

Le Maroc a des concurrents de taille que sont les États-Unis, associés au Mexique et le Canada qui n’a jamais organisé l’épreuve. N’est-ce pas un handicap ?

Aucune lutte n’est perdue d’avance. C’est un combat difficile et même avec un dossier en béton, il n’est pas acquis que la candidature nord-américaine sorte victorieuse. Il s’agit maintenant de constituer un dossier de candidature qui soit bien ficelé. Ensuite, il ne faut pas oublier que le processus du vote pour l’attribution de l’organisation d’une Coupe du monde a changé. Désormais, les 211 fédérations membres de la FIFA votent dans ce qui ressemble à un suffrage universel. Nous sommes donc bien loin des années où Sepp Blatter et autres Chuck Blazer faisaient pencher la balance envers l’un ou l’autre, au gré des connivences et du lobbying déloyal.

En 2026, il y aura 48 pays au lieu de 32 ce qui demande un plus grand nombre de stades de jeu et d’entrainement, et l’amélioration des autres chapitres que sont l’hôtellerie, le transport, les télécommunications… Pensez- vous que le Maroc pourra être à la hauteur ?

Le défi est certes énorme, mais pas impossible à relever. En plus de créer de l’emploi et de participer à faire la renommée d’un pays, voire de tout un continent, la Coupe du Monde est l’événement sportif planétaire le plus suivi. L’opportunité est beaucoup trop grande pour ne pas la saisir, mais elle demande un tas d’efforts, de travail et de sacrifices. Le plus important c’est d’être rationnel et de bien savoir ce que l’on veut de cette candidature. Car même si nous remportons l’honneur d’accueillir la Coupe du monde, on devra avancer avec humilité et arrêter de baigner dans le triomphalisme, qui ne sert absolument à rien. Je pense par ailleurs que l’Afrique aurait une chance de montrer au monde toute l’injustice dont elle a souffert en plus de 150 ans d’existence du football moderne, en accueillant le premier Mondial à 48 équipes, dont 9 du Continent-Mère.

Il y a aussi l’aspect sécuritaire avec les attaques terroristes que craignent nombre d’observateurs. Le Maroc peut-il donner des gages suffisants ?

Il est vrai que le contexte sécuritaire actuel est tendu dans la région. Cependant, le Maroc jouit de la confiance totale des observateurs indépendants. Des rapports sont faits régulièrement et attestent de la sécurité régnante dans le Royaume. Bien évidemment, nous ne sommes pas en Finlande ! Comme tout pays avec une forte population de jeunes, les crimes de droit commun sont présents. La pire menace aujourd’hui au Maroc reste, selon moi, les accidents de la route.

Les pays africains sont fortement divisés à l’issue des dernières élections à la CAF en pro-Hayatou et pro-Ahmad. Le Maroc est-il conscient de cette situation et que fait-il dans ce sens ?

Comme je l’ai dit auparavant, et comme dans le cas de la CAN 2015, la fédération marocaine a entamé une large campagne de coopération avec les autres fédérations africaines, en prônant un discours d’unité et de coordination. Les divisions existeront toujours, mais le défi auquel font face aujourd’hui les dirigeants du football africain est justement celui de la franchise. J’ai l’impression qu’il n’y a que chez nous en Afrique, que le football divise, alors qu’il devrait véhiculer un message de paix. On ne peut pas continuer à se saluer cordialement en face, et se cacher pour s’insulter ensuite. Je pense que c’est dans cet esprit que le symposium de Rabat a été organisé, dans un esprit de dialogue et d’échanges francs. Les décisions qui en ont découlé sont historiques et à terme, apporteront beaucoup de bien au football africain. Bien sûr il y’a des gens qui les contestent, mais l’erreur serait de les exclure, au lieu de les écouter.

Entretien réalisé par Adou Mel

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