Société

Prévention de l’insécurité dans le Bounkani :  Dr Kouassi Ahonou explique les initiatives des communautés (interview)

Par Yaya Kanté5 novembre 2025

Dans sa thèse de Criminologie qu’il a soutenu à l’université Félix Houphouët-Boigny de Cocody, Dr Kouassi Ahonou explique les initiatives des Communautés pour lutter contre l’insécurité dans la région du Bounkani.

L’insécurité, on en entend souvent parler, mais pour beaucoup d’habitants du nord de la Côte d’Ivoire, notamment dans la région du Bounkani, ce n’est pas juste un mot. C’est une réalité de tous les jours. La peur, les attaques, les trafics, c’est leur quotidien. Dans sa thèse de Criminologie intitulée « Approches communautaires dans la lutte contre l’insécurité dans la région du Bounkani » dirigée par la professeure N’goran Koko Lucie, le Dr Kouassi Konan Aristide Ahonou explique comment, dans cette zone frontalière très complexe, les communautés locales, elles-mêmes, prennent le relais quand les réponses classiques de l’État montrent un peu leurs limites. Dans cet entretien, il parle de leur stratégie, ce qui marche, ce qui coince, et surtout de leur résilience. Il évoque également les initiatives de l’État pour améliorer les conditions de vie de ces populations.

Docteur Kouassi, vous êtes sous-directeur à la police municipale de Yopougon, expert en sécurité urbaine et sécurité communautaire. Pour comprendre ces initiatives locales, il faut d’abord saisir l’ampleur du problème. Concrètement, comment se manifeste cette insécurité-là dans le Bounkani ? 

Depuis les années 2021, la zone du Bounkani est devenue très vulnérable à cause de l’insécurité qui y règne. D’abord, il y a la menace de l’extrémisme violent qui pèse sur toute la zone sahélienne et qui touche forcément ces régions frontalières. Ensuite, on a des conflits entre communautés. Souvent, c’est lié à la terre, à l’accès à l’eau, des ressources qui deviennent rares. Et puis, il faut ajouter la porosité des frontières avec le Burkina Faso et le Ghana. Et cela facilite tous les trafics, armes, drogues et même le grand banditisme avec l’extraction illégale de l’or dans le parc de la Comoé.

Dans cette partie de la Côte d’Ivoire, depuis quelque temps, il y a de l’instabilité avec notamment la crise au Burkina Faso. Est-ce que ce n’est pas cette situation qui explique la tendance à l’insécurité dans la zone ? 

D’après nos recherches, pas forcément ça. Il y a cette question qui est vraiment présente. Mais à côté de ça, vous savez que là où il y a des trafics, s’installe l’insécurité. Donc, au niveau de la Côte d’Ivoire, c’est plus dû au trafic d’or à cause de l’extraction illégale de l’or qui est faite dans la zone. Il y a le trafic inter-territoire aussi, parce que c’est plus facile de faire passer soit la drogue, pour pouvoir alimenter la crise de l’autre côté, à travers les réseaux criminels. C’est tous ces éléments-là qui jouent sur l’insécurité en Côte d’Ivoire. Donc, c’est vrai qu’il y a la question de l’extrémisme violent au Burkina, mais en interne, ça crée un nid d’insécurité qui se vit dans cette zone-là. 

Et l’impact sur les populations au quotidien ? 

L’impact est très grand à partir du moment où, de plus en plus, la population n’arrive plus à circuler tranquillement. L’économie a pris un coup dans la zone, parce que les gens, même dans les plantations, sont suivis. Ils ne peuvent plus se rendre au champ. Il y a la corruption qui s’est ajoutée. Vous arrivez dans un village où le vieux partait au champ avec sa moto à deux kilomètres du village, mais il ne peut plus utiliser sa moto parce qu’il y a un barrage. Et quand il arrive, on lui demande de payer 1 000 F. Il va payer combien de fois 1 000 francs ? Et à un moment, il se rebelle contre l’État, pour dire que l’État est en train de mettre une autre pression sur nous (eux, ndlr). Donc, il y a une méfiance qui s’est installée dans la zone. 

D’abord, c’est une zone qui est très reculée. Vous ne pouvez parcourir 50 à 80 kilomètres sans trouver de vie. Si vous avez une panne dans la zone, c’est difficile de se faire dépanner et avec des risques. Vous pouvez même rester là-bas. Pour aller dans ces zones-là, il faut y aller avec de bonnes voitures et il faut être accompagné, parce que surtout à partir de 16h, quand nous menons nos enquêtes, il ne faut plus rester dans la zone. C’est très risqué. 

Vous avez parlé de méfiance vis-à-vis des autorités. Est-ce que ce n’est pas aussi un frein à la sécurisation de la zone ? 

Au début, c’était un frein. Puisque, comme je vous l’ai dit, la population n’était pas habituée à voir autant de militaires, autant de corps habillés dans la zone.

Pour eux, c’était une pression que l’État était en train d’exercer sur eux. Mais aujourd’hui, ils ont commencé à comprendre de plus en plus, à cause des nouveaux rapports qui ont été mis en place là-bas, dans un dispositif qu’on appelle le comité civilo-militaire, où il y a un nouveau partenariat entre les populations civiles et les forces de sécurité. Du coup, ça a fait baisser un peu la méfiance. Sinon, au départ, c’était difficile à accepter pour ces populations-là. 

Ils ont codifié leur langage. Ils ont codifié leur mode de vie. Ils ont codifié leur déplacement…

Et donc, les populations elles-mêmes, en termes de résilience, ont mis en place leur propre système de sécurité à travers des codes. Ça peut être des tam-tams. À partir des sons émis, vous pouvez savoir qu’il y a un danger. Il y a aussi le fait qu’ils lancent des alertes entre eux, parce que là-bas, au lieu de dire, par exemple, « Lui, c’est un terroriste », ils vous disent « Les gens-là ». Tu entends « Ces gens-là ». Donc, ils ont codifié leur langage. Ils ont codifié leur mode de vie. Ils ont codifié leur déplacement. C’est-à-dire qu’on ne se déplace plus n’importe comment. Il y a toujours un code pour pouvoir partir.

Et dans chaque zone, il y a des codes pour passer ces zones-là. Donc, les populations elles-mêmes ont créé ce dispositif de sécurité qui n’est pas forcément militarisé, mais qui leur permet de détecter les sources d’insécurité et puis de déjouer ces insécurités-là. 

Ici, les populations ont réussi à mettre en place un mécanisme pour se sécuriser elles-mêmes. Est-ce que ce mécanisme fonctionne correctement, selon vos études ? 

Selon nos études, ça fonctionne correctement à partir du moment où c’est ce qui est mis en avant là-bas. Les populations se reconnaissent plus dans ce dispositif que dans le dispositif militaire.

Parce que je vous ai dit que les distances sont longues. La communication est difficile dans la zone. Souvent, si vous voulez appeler, même c’est difficile le temps d’appeler le CB pour que le CB vienne. Déjà, les faits sont là. Du coup, les gens préfèrent plus s’appuyer sur leurs dispositifs pour pouvoir gérer la question de sécurité que d’appeler les forces de sécurité. Mais les forces de sécurité sont un appui pour régler ces questions-là actuellement.

Mais en termes de médiation, par exemple, c’est une forme de prévention. Donc, la médiation, par exemple, sert aux populations. Donc, ils utilisent la culture. Parce que là-bas, le chef, c’est le chef. L’aîné, c’est l’aîné. Donc, ils s’appuient sur tous ces mécanismes-là pour pouvoir consolider la question de sécurité dans la zone.

Donc, c’est comme si l’insécurité a permis de favoriser le renforcement de la culture locale. 

Absolument. 

Vous, en tant que chercheur, qu’est-ce que vous préconisez pour sortir définitivement de l’insécurité dans cette zone ? 

Vous savez que l’insécurité, même, c’est quelque chose qui est plus complexe. C’est-à-dire qu’elle est dynamique, elle évolue. Mais il faut pouvoir s’adapter. Et en termes de solution, ce que nous préconisons, c’est de renforcer les dispositifs qui prennent en compte l’État et les populations, ou du moins les autorités locales, les organisations non gouvernementales et les populations.

Donc, il faut vraiment favoriser ça. Il faut aussi créer des activités génératrices de revenus pour la population. Là-bas, l’eau potable, c’est une question très difficile.

Moi, j’ai eu la chance de vivre ça, de vivre à une période où il n’y avait pas d’eau. On est obligé de prendre la boue, presser, chauffer pour pouvoir boire. C’est de l’eau sale, mais on est obligé de boire. Et pour que j’aie mes réponses, j’étais obligé de faire ça aussi.  Mais aujourd’hui, la Primature a mis en place un projet qu’on appelle le COSO. Le COSO construit des points d’eau dans les villages, dans la brousse, tout ça. Et c’est vraiment un bon travail. 

Toujours en termes de solution, il faut appuyer cette population-là. Pas forcément avec de l’argent, mais en créant les conditions d’une vie meilleure dans la zone. S’il y a des routes praticables, des écoles, s’il y a des hôpitaux, si la téléphonie marche correctement, vous allez voir que cette population-là de plus en plus va faire confiance à l’État d’abord. Et puis, ils vont donner des renseignements aux forces de l’ordre qui pourront effectuer leur travail sur le terrain. Donc, les dispositifs qui existent là-bas, on doit pouvoir les renforcer.

Il faut former les populations aux questions de sécurité, surtout en termes de prévention. Il faut aussi les former à la culture du vivre ensemble. Parce que là-bas, il y a le problème éleveurs-agriculteurs. Et puis, la question peulh même. La question peulh à cause de l’extrémisme violent parce que les gens identifient tous les peulhs au terrorisme. Alors que ce n’est pas toujours vérifié ça. Mais là-bas, c’est très difficile. Et il y a le problème Koulango-Lobi. Donc, ces deux questions-là, il faut que l’État arrive à pouvoir régler ça de façon définitive en créant les conditions du vivre ensemble. 

Je récapitule. Il faut pouvoir appuyer les populations, les communautés qui luttent en termes de sécurité. Il faut leur faire des formations. Il faut créer des dispositifs pour les accompagner dans les activités qu’ils mènent. Il faut créer des AGR. Et puis, il faut créer les conditions d’une bonne vie avec l’hôpital, l’école, la communication, les routes. Parce que les routes praticables, c’est essentiel là-bas. Vous voyez, de Bouna à Kong, il y a une voie. Mais la voie n’est pas bitumée. Alors que si la voie était bitumée, ça allait désenclaver toute la zone. Si vous arrivez à Téhini, que vous devez aller à Bouaké ou bien à Korhogo, vous êtes obligés de revenir faire tout le tour par Agnibilékro et sortir par Bouaké à cause de l’insécurité.

Alors que c’est à peu près 143 km de Téhini jusqu’à Kong. Si on bitume cette voie, vous allez voir qu’on peut faire le tour de la Côte d’Ivoire sans avoir de problème. Donc c’est une question que l’État doit pouvoir régler très rapidement pour faciliter le trafic dans la zone et puis pour faciliter aussi les questions de sécurité.

On sait que dans cette zone, la frontière est poreuse. De plus, on a les mêmes populations de part et d’autre de la frontière. Lorsque le dispositif est mis en place en Côte d’Ivoire et qu’il n’y a pas le même dispositif côté Burkina Faso, est-ce que ça peut marcher ? 

Pour le moment, ça sera difficile de dire que ça peut marcher. Mais entre les deux frontières, il y a un no man’s land. Et très souvent, les terroristes, quand ils viennent, restent dans le no man’s land. Donc ils attendent quand l’eau baisse. C’est là qu’ils traversent pour commettre beaucoup de choses (leurs crimes). Mais quand l’eau monte, ils ne peuvent pas traverser. Donc vous allez voir que dans cette période où il pleut, l’insécurité baisse dans la zone. 

Mais cela veut dire quoi ? Déjà, il y a des coopérations qui sont faites entre ces deux États. Les deux forces travaillent ensemble parfois. Il y a des dispositifs qui comportent les autorités militaires et policières du Burkina qui travaillent avec celles de la zone, mais au niveau des frontières. Mais je pense que ça gagnerait à être vraiment dynamisé pour que nous puissions trouver des solutions durables. Sinon, pour le moment, nous allons nous battre en interne, créer les conditions. Si de l’autre côté, il n’y a pas le même dispositif, ça sera toujours difficile.

Mais je pense que l’État travaille tous les jours. Moi, j’ai eu la chance d’être dans la zone et j’ai vu beaucoup de coopérations au-delà de tout ce qui se raconte. Mais il y a beaucoup de coopérations entre ces forces.

Il y a des VDP qui viennent faire le marché en Côte d’ivoire. Il y a que les populations sont les mêmes de part et d’autre de la frontière. Quand vous prenez la zone de Tougbo et autres, puisqu’ils sont vraiment collés à la frontière, ils font le marché de l’autre côté. Il y en a même qui vont se soigner là-bas. Ils préfèrent se soigner là-bas qu’en Côte d’Ivoire. Parce que là-bas, ils arrivent, on ne leur demande pas grand-chose.

Si nous mettons en place nos dispositifs que nous pouvons calquer dans l’autre État, je pense que ça va régler beaucoup de questions.

Une interview réalisée par Yaya K

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