Culture

Chronique du lundi – le sens du retour du tambour parleur Djidji Ayokwe en Côte d’Ivoire : la souveraineté culturelle comme outil de soft power

Par Christian Gambotti9 mars 2026

La souveraineté culturelle : une revendication qui s’affirme en Afrique

Dans un article publié dans le quotidien béninois « La Nation » du 24 décembre 2024, Théodore C. LOKO, ancien ambassadeur du Bénin, aujourd’hui enseignant-chercheur, écrit : « Le concept de souveraineté culturelle trouve ses racines dans les débats sur la décolonisation et l’affirmation des identités nationales. Il émerge comme une réponse aux effets de la domination coloniale, qui avait souvent pour conséquence l’imposition d’une culture dominante et la marginalisation des cultures autochtones.

Dans les années 1960-1970, avec l’indépendance de nombreux pays africains et asiatiques, la souveraineté culturelle est devenue une priorité pour renforcer les identités nationales et préserver le patrimoine culturel. Elle est également liée à la montée des revendications pour le contrôle des biens culturels pillés pendant la colonisation. » Le Bénin bénéficie aujourd’hui des retombées du retour des 26 œuvres des trésors royaux d’Abomey. La Côte d’Ivoire est, depuis longtemps, engagée dans ce retour des biens culturels pillés par le colonisateur.

La souveraineté culturelle désigne le droit pour une communauté, un pays ou une civilisation d’affirmer et de promouvoir son identité culturelle. Cette identité est véhiculée par les œuvres d’art, les objets rituels, le patrimoine, les traditions et la langue. Pendant la période de la colonisation, l’Afrique a été dépossédée de son identité culturelle, l’imaginaire colonial considérant l’Africain comme un sauvage, ce qui justifie son exclusion du domaine de la culture.

Le mode de vie africain et les traditions sont relégués, au mieux, dans la sphère dévalorisante de l’exotisme, au pire, dans celle de la barbarie. Sous le masque mensonger d’une « mission civilisatrice », à partir d’un schéma conceptuel que l’on retrouve dans les discours de Victor Hugo et les pages de Hegel, se met en place, à côté de l’exploitation économique et du racisme scientifique, un processus de domination culturelle qui conduit à ce qui a été longtemps occulté, le pillage des œuvres d’art et des objets rituels africains par des nations prétendument civilisées.

Ces nations prétendument civilisées considèrent que le barbare ou le sauvage n’a ni la faculté de compréhension du Beau, ni la capacité de sortir de la fabrication d’objets utilitaires pour aller vers l’abstraction, c’est–à-dire les idées, les concepts par opposition aux choses. Pour le colonisateur, le tambour parleur « djidji ayokwe » n’est qu’un objet utilitaire, qui alerte les populations des recrutements forcés ou des enrôlements militaires, ce qui lui vaut d’être saisi, en 1916, par les colons français lorsqu’ils comprennent son rôle de résistance.

Or, « djidji ayokwe » est, pour les sept villages de la communauté Atchan auxquels il appartient, un objet sacré, doté d’une force spirituelle qui transcende sa fonction utilitaire. Il existe un savoir concret qui produit des objets, mais il existe un savoir abstrait, qui rend intelligible le supra-monde. Le « tambour parleur », comme le masque traditionnel africain, joue le rôle d’auxiliaire liturgique, de médiateur entre le monde réel et le monde des esprits, des ancêtres et des déités. Doté d’une force spirituelle, il permet aux individus d’entrer en contact avec le sacré.

Le rôle du ministère de la culture : faire de la souveraineté culturelle un enjeu de soft power

La mondialisation tend à défaire le récit national des Etats au profit d’une civilisation de l’universel de plus en plus contestée. Les Etats africains intègrent désormais dans l’affirmation de leur souveraineté un processus de régénérescence culturelle, un processus dynamique qui fait de la revitalisation et la promotion de la culture un puissant levier stratégique de rayonnement à l’international. Enjeu stratégique dans les relations internationales, la souveraineté culturelle doit se situer au même niveau d’importance que les souverainetés politique, économique, technologique et médiatique, piliers de la construction nationale et d’un narratif souverain.

Le retour des biens culturels pillés pendant la colonisation permet à Madame Françoise Remark, ministre de la Culture et de la Francophonie de la Côte d’Ivoire, de mener une triple action : il s’agit, d’abord, de défendre la souveraineté culturelle ivoirienne, c’est le premier sens qu’il faut donner au retour du tambour parleur « djidji ayokwe » sur sa terre natale et les rives de la lagune Ebrié. Il s’agit ensuite d’exposer le ‘tambour parleur » dans un lieu dédié, comme le Musée des Civilisations d’Abidjan, afin de le donner à voir au plus grand nombre (trop de jeunes Ivoiriens n’ont pas accès à une connaissance approfondie du patrimoine culturel de leur pays). Il s’agit enfin de ne pas faire de « djidji ayokwe » un simple objet de contemplation ou le symbole d’une revanche mémorielle sur l’histoire, mais bien de se projeter dans l’avenir en faisant de l’identité culturelle un outil de soft power.

Dans le secteur privé, Madame Françoise Remark a été en charge des Relations Institutionnelles et de la Communication dans des groupes de dimension internationale dont elle a valorisé l’image. Elle est chargée aujourd’hui, à la tête du ministère de la Culture, de la valorisation de l’image-pays de la Côte d’Ivoire à travers la régénérescence culturelle. Dans leur ouvrage « Regeneration : The future of Community in a Permacrisis Word », Christian Sarkar, Philip Kotler et Enrico Foglia soulignent l’importance cruciale de la régénérescence culturelle, un bien commun nécessitant une action urgente. C’est à cette urgence que chaque Etat africain est aujourd’hui confronté, sans tomber dans les pièges du panafricanisme politique du début du XXè siècle, une impasse idéologique.

Madame la ministre de Culture s’attache à faire de la culture l’un des piliers de l’unité nationale et de la cohésion sociale à travers la revitalisation et la promotion des traditions culturelles, du patrimoine et de l’identité culturelle. Préserver cet héritage historique est essentiel pour l’Afrique. Mais, l’identité culturelle ne doit pas être une nostalgie, elle doit permettre de se projeter dans le futur, ce qui est le cas de la culture africaine. Dans la bataille mondiale des contenus et de leur influence sur la modernité, cette culture occupe une place de plus en plus importante (mode, musique, peinture, sculpture, photographie, design, décoration, gastronomie).

Pour Wakili Alafé, commissaire général de la « Journée Mondiale de la Culture Africaine », « la place de l’Afrique dans le mécanisme des relations internationales se joue certes à travers la puissance économique du continent , une puissance qui est en train de se construire, mais elle se joue aussi dans le rayonnement de notre culture à l’échelle de la planète, un rayonnement qui doit s’affirmer. »

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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