Les pas du Chef ne suivent pas la foule, ils tracent le chemin ou si vous voulez, là où le Chef pose les yeux, la lumière finit toujours par suivre. Vous comprendrez, si ce ne l’est déjà.
Il y a des lieux où l’on va parce que la lumière y est déjà. Et il y a des lieux où l’on va pour que la lumière y vienne. Entre les deux, il y a la différence entre gérer le présent et préparer l’avenir. Dans toute maison, les pièces n’ont pas le même bruit. Certaines résonnent de tambours et de rires, on y accourt, on s’y montre, on y danse. D’autres sont silencieuses. On y entre sans fanfare. On y parle bas. On y écrit, on y lit, on y pense. Pourtant, c’est souvent dans la pièce silencieuse que se dessinent les plans de la maison de demain. Quand le « premier maçon » d’un pays franchit deux fois en trois saisons le seuil d’une pièce que d’autres jugent encore « secondaire », il faut regarder au-delà de l’agenda. Les agendas passent. Les symboles restent. Un Chef ne déplace pas sa silhouette pour saluer un moment. Il déplace sa présence pour adouber une direction.
Pourquoi donc ces pas répétés du Président Alassane Ouattara vers le livre, quand d’autres estrades plus sonores attendent ? Parce qu’il est des fêtes qui consomment l’énergie d’un peuple, et des chantiers qui la produisent. Les premières font battre le cœur. Le second fait fonctionner la tête. Or un corps peut danser sans tête, quelques heures. Une Nation ne peut avancer sans tête, pas une seule journée. Le Ministère de la Culture et de la Francophonie, comme toute administration, arbitre entre le visible et l’essentiel. Le visible a ses urgences : des milliers de corps à rassembler, des images à envoyer, des partenaires à contenter. L’essentiel a sa lenteur : il ne se mesure pas en taux de remplissage le samedi soir, mais en taux d’alphabétisation dix ans plus tard. Le visible donne des chiffres dès lundi. L’essentiel donne des citoyens dans une décennie. Entre les deux, le choix révèle une philosophie du pouvoir.
Le SILA est de ces rendez-vous qui ne promettent rien pour demain matin, mais qui garantissent tout pour dans dix ans voire plus. Que pèse un stand face à une scène ? Rien, si l’on compte les watts. Tout, si l’on compte les idées. Car une scène diffuse ce qui existe déjà. Un stand de livres diffuse ce qui n’existe pas encore : l’esprit critique, le rêve autorisé, la langue maîtrisée, l’histoire racontée par nous-mêmes. Quand le Chef s’y rend, il ne vient pas « inaugurer ». Il vient « installer ». Il installe l’idée que la souveraineté d’un pays ne se décrète pas seulement dans les accords et les budgets. Elle s’imprime. Page après page. Dans la tête d’un enfant d’Anyama, de Yopougon, d’Abobo qui touche son premier roman. Dans la main d’une lycéenne de Bouaké, de Bondoukou, d’Odienné qui fait dédicacer un essai. Dans l’œil d’un éditeur de Marcory qui comprend qu’on peut vivre de nos récits.
Que peut apporter le SILA si tout le monde y met du sien, comme le premier d’entre nous, le Président Alassane Ouattara ?
– Une économie qui ne s’exporte pas, mais qui s’enracine. Un concert fait venir des devises le temps d’un week-end. Un salon du livre fait naître une chaîne : auteurs, graphistes, enseignants, éditeurs, imprimeurs, libraires, bibliothécaires, traducteurs… C’est de l’emploi non délocalisable. C’est de la valeur ajoutée qui reste ici, dans nos quartiers. Le jour où chaque école aura sa bibliothèque, chaque commune sa librairie, chaque région son imprimeur, on comprendra que le livre est une industrie lourde. La plus lourde : celle qui forge les cerveaux.
– Une diplomatie qui n’a pas besoin de visa. On danse sur nos sons, oui. Mais on respecte un pays pour sa pensée. Partout où un livre ivoirien est lu, de Dakar à Montréal, de Paris à Johannesburg, c’est un ambassadeur qui ne dort jamais. Le SILA, c’est la douane où l’on tamponne les passeports de notre imaginaire. Si nous l’ignorons, d’autres raconteront la Côte d’Ivoire à notre place. Et nous achèterons, plus cher, notre propre histoire racontée par d’autres.
– Une jeunesse qui ne subit plus les récits, mais qui les écrit. Un peuple qui ne lit pas est un peuple qu’on raconte. Un peuple qui lit est un peuple qui se raconte, puis qui se construit. Certains événements de musique, comme pour la plupart donnent la scène à la jeunesse. Le SILA lui donne la plume. Or c’est la plume qui précède le micro. Avant de chanter juste, il faut penser juste. Avant de scander un slogan, il faut l’avoir compris. Le livre est l’antichambre de la citoyenneté. Une Nation de lecteurs fait des électeurs moins manipulables, des entrepreneurs plus structurés, des artistes plus profonds.
– **Une langue comme outil de puissance, pas comme décor.** La Francophonie n’est pas un folklore. C’est un marché de 321 millions de locuteurs. C’est un logiciel. Celui qui maîtrise le code source de la langue domine le débat. Le SILA est l’atelier où l’on met à jour ce logiciel. Si nous le méprisons, nous resterons les consommateurs d’une langue que d’autres écrivent. Si nous l’habitons, nous en deviendrons les co-auteurs. Et dans le monde qui vient, les co-auteurs font la loi.
Alors, pourquoi ces deux visites du Président Alassane Ouattara en trois ans au SILA, là où d’autres événements, plus « prioritaires » sur le papier, n’ont pas reçu la même marque ? Parce que gouverner, c’est choisir entre l’urgent et l’important. L’urgent fait les gros titres. L’important fait les grands pays. Le Chef d’État a choisi de s’asseoir deux fois à la table où l’on ne mange pas, mais où l’on apprend à planter. C’est un message envoyé sans note de service, comme pour dire : « Occupez-vous du bruit si vous voulez. Moi, je m’occupe des racines. »
Le jour où chaque ministre, chaque maire, chaque chef d’entreprise, chaque parent comprendra que poser un livre dans une main, c’est déposer une graine dans l’avenir, alors le SILA ne demandera plus de considération. Il l’imposera. Par les résultats. Ce jour-là, on ne comptera plus les absents. On comptera les bibliothèques. On ne mesurera plus le son des baffles. On mesurera le poids des idées. Et l’on dira : « Il fut un temps où l’on croyait que le livre était un détail. Puis le Chef est venu deux fois. Et l’on a compris que c’était le plan ». Car les peuples qui dansent survivent. Les peuples qui lisent gouvernent. Et les grands bâtisseurs le savent : on ne construit pas une cathédrale avec des confettis. On la construit avec des pierres. Le SILA est notre carrière. Il est temps d’y envoyer tous les ouvriers.
CoolBee Ouattara.