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Quand la stratégie de déstabilisation russe prend racine en Angola, par Charles Kouassi

Par Charles Kouassi31 mars 2026

À Luanda, l’ingérence russe ne se cache plus : elle se juge. Derrière le procès de deux ressortissants russes accusés d’espionnage, de désinformation et de trafic d’influence en Angola se dessine un schéma désormais familier : financements occultes, manipulation de l’opinion et tentatives de peser sur une élection politique. L’Angola pourrait n’être qu’un terrain de plus dans une stratégie méthodique de Moscou, visant à reconfigurer l’équilibre politique africain à son avantage.

Des espions sous couverture à Luanda

Lev Lakshtanov et Igor Ratchin ne sont pas de simples expatriés malchanceux. Arrêtés le 7 août 2025 dans le sillage de manifestations, les deux ressortissants russes sont aujourd’hui poursuivis pour onze chefs d’accusation, parmi les plus lourds : terrorisme, espionnage et trafic d’influence.

Leur couverture intrigue autant qu’elle accuse. Entrés dans le pays comme journalistes, ils auraient en réalité coordonné, selon le parquet, une campagne structurée de déstabilisation entre 2024 et 2025. Les preuves matérielles saisies (ordinateurs, disques durs, traces de virements) dessinent les contours d’un réseau actif : plus de 24 000 dollars auraient été distribués à des relais locaux pour diffuser de la désinformation, attiser les tensions sociales et encourager des mobilisations ayant parfois viré aux pillages.

Le mode opératoire est précis : recrutement d’intermédiaires angolais, création de faux contenus, infiltration de l’espace médiatique. Deux complices locaux sont d’ailleurs poursuivis pour avoir servi de courroie de transmission et collecté des informations sensibles : Amor Carlos Tomé, journaliste sportif et Francisco Oliveira, militant politique. Rien d’improvisé : tout ressemble à une opération pensée, financée et pilotée…

Du Tchad à l’Angola, une mécanique déjà éprouvée

Difficile, dans ces conditions, de croire à un cas isolé. L’Angola s’inscrit dans une série d’opérations russes.

Au Tchad, en septembre 2024, le “sociologue” russe Maksim Shugaley et son collaborateur Samir Seïfan sont arrêtés à N’Djamena : eux aussi sont accusés d’avoir structuré un réseau d’influenceurs et de journalistes rémunérés pour peser sur la scène politique, notamment lors de la présidentielle. Libérés quelques semaines plus tard, ils laissent derrière eux une empreinte claire : celle d’une méthode reproductible.

Une stratégie écrite noire sur blanc

Ce qui transforme ces actes isolés en stratégie généralisée, ce sont les documents attribués au service de renseignement extérieur russe (SVR), largement diffusés en ligne. Leur contenu est sans ambiguïté : Moscou y expose une stratégie de “reformatage de l’espace africain”, visant à constituer une ceinture de régimes favorables à ses intérêts.

L’Angola y occupe une place stratégique. Les objectifs identifiés sont précis :

  • Bloquer des projets structurants comme le corridor de Lobito ;
  • Discréditer le pouvoir angolais jugées hostiles à Moscou ;
  • Amplifier les discours anti-occidentaux ;
  • Réduire l’influence américaine sur les sphères politique et économique.

Surtout, ces documents révèlent une mécanique industrialisée. Africa Politology, un réseau d’influence issu de l’écosystème Wagner, fonctionne comme une véritable usine à contenu. Selon des données internes, 516 articles ont été publiés en un seul mois (août 2024) pour un budget de 340 000 dollars. Une production massive et calibrée pour imposer des récits favorables à Moscou.

Une troublante correspondance avec les faits reprochés

Selon l’accusation, Igor Ratchin et Lev Lakshtanov agissaient pour Africa Politology. Leurs actions correspondent directement aux priorités révélées dans la fuite de données attribué aux SVR.
Les faits sont équivoques :

  • Plus de 24 000 dollars versés à des journalistes et commentateurs pour influencer l’opinion ;
  • Des intermédiaires locaux chargés de relayer les contenus et de remonter des informations ;
  • Des opérations de désinformation, avec de faux contenus imitant des médias crédibles, notamment sur une implication de l’Angola dans la guerre en Ukraine ;
  • Des attaques ciblées contre le corridor de Lobito, projet stratégique soutenIbidu par les États-Unis.

Même méthodes, mêmes cibles, mêmes récits. Ce que les documents stratégiques russes décrivent se retrouve précisément dans les faits reprochés aux accusés.

Une ligne de défense fragile

Face à cet ensemble d’éléments, la défense apparaît en difficulté. Les avocats assurent que leurs clients n’agissaient pas pour le compte de l’État russe et évoquent un projet culturel : l’ouverture d’une « Maison russe » à Luanda.

Mais cet argument se heurte à une réalité de plus en plus documentée. Derrière leur façade culturelle, ces structures sont régulièrement accusées de servir de relais d’influence et de financement. Plusieurs enquêtes pointent des liens directs avec les réseaux issus de Wagner, ainsi qu’un rôle dans le recrutement de combattants pour le front ukrainien.

Dans ce contexte, la version d’une simple initiative culturelle apparaît fragile, sinon intenable …

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